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Cinquantenaire du FESPACO : Sous l’arbre à palabre avec Alimata Salembéré

Dans le cadre de la célébration du cinquantenaire du FESPACO, ArtistesBF a initié la rubrique “sous l’arbre à palabre”. La nouvelle rubrique recevra pour vous d’éminentes personnalités et des  sommités du monde de la culture pour échanger sur le thème de la 26 éme édition. Que pourrons-nous par exemple retenir de la mémoire collective des Africains et de la diaspora et même, pousser loin la réflexion pour comprendre comment l’Afrique a été filmée.

Pour ce tout premier numéro de “Sous l’arbre à palabre”, nous recevons une pionnière du Cinéma,  Alimata SALAMBERE ou mieux, Tantie Fespaco pour les intimes.

Alimata SALAMBERE en compagnie de son premier petit fils, il y a une vingtaine d’années

Notre invitée a occupé de nombreuses fonctions: Secrétaire générale, attachée de presse chargée du FESPACO à l’Ambassade du Burkina Faso à Paris, Secrétaire générale du ministère de la culture et de l’information, ministre de la culture, Directeur général de la culture et de la communication à l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT, aujourd’hui OIF).

Au-delà des frontières burkinabè, c’est une Dame au parcours très riche avec une moisson abondante. Le 5 Janvier 2016 seulement, elle célébrait l’excellence avec à son actif, quatre (04) distinctions honorifiques dont (03 au titre de Commandeur).

Retrouvons donc Tantie Fespaco qui est déjà confortablement assise sous l’arbre à palabre pour qu’elle nous conte le FESPACO. (Les sous-titres sont de la rédaction)

Le Festival Panafricain du Cinéma de Ouagadougou (FESPACO) a 50 ans et c’est l’âge des bilans. Il nous faut faire un  devoir de mémoire et travailler à poser les bases de l’avenir des cinémas africains.  Cf le thème de cette 26è édition  de notre festival : « confronter notre mémoire et forger l’avenir d’un cinéma panafricain dans son essence, son économie et sa diversité ».

Ce qui lie les 2 exercices est la volonté de raconter une histoire avec des images. Je vais donc commencer par vous raconter une histoire: celle d’un groupe de « passionnés », un peu marginal qui a mis en place un petit événement en 1969 qui plus tard, est devenu un festival internationalement connu.

Histoire de la création du FESPACO : “il est essentiel que les plus jeunes tirent de la mémoire qu’il faut peu pour réaliser de grandes choses”

Il y a cinquante ans, j’ai eu la chance de faire partie du petit groupe de pionniers qui a nourri et développé l’idée que l’Afrique doit cesser d’être une consommatrice exclusive de films européens, américains et indiens.

Ici, elle est en compagnie de sa fille aînée

L’Afrique devrait entrer à son tour, dans l’univers merveilleux du 7è art, en produisant elle-même des films selon son génie propre (comme avaient commencé à le faire nos chers Ousmane SEMBENE du Sénégal, Oumarou Ganda du Niger, Moustapha Alassane du Niger, Paulin Soumanou Vieyra du Sénégal, Timité BASSORI de Côte d’Ivoire…) et en les mettant à la disposition de ses fils et filles.

L’initiative venue de Claude PRIEUX, alors directeur du centre culturel franco voltaïque (aujourd’hui Institut Français), a été reçue avec enthousiasme par les voltaïques que nous étions.

On croit souvent que le colonisateur n’a réussi à s’imposer que par la force des armes. En réalité, la véritable pénétration coloniale s’est faite d’une part par la diabolisation de nos us et coutumes et de l’autre, par la valorisation subséquente de la civilisation de l’occupant. Autrement dit, nos langues, nos traditions, notre cuisine, notre habillement, bref… toutes les valeurs qui constituaient les fondements de notre culture ont été vouées aux gémonies et déconsidérées à nos propres yeux..

Modestement à notre niveau, nous avons estimé que le cinéma pouvait et devait être pour nous une arme de combat en vue de la libération des esprits, rejoignant ainsi  le Mozambicain, Eduardo MONDLANE qui affirmait que la culture est une arme politique, et  Ousmane SEMBENE  qui disait  que le cinéma devait être une école du soir..

Le premier comité d’organisation que j’ai eu l’honneur de présider, était composé entre autres, de François BASSOLET ( Directeur de l’Information, institution produisant des films documentaires  en plus de la gestion de la presse écrite étatique),Eugène LOMPO (Direction du Ministère de l’Éducation, de la Jeunesse et des Sports) Mamadou SIMPORE,( Directeur  Général des Postes et Télécommunication), René Bernard YONLI. (Responsable du Cinéclub au centre culturel franco voltaïque), Hamidou OUEDRAOGO (Représentant du Maire de Ouagadougou), Soumaïla OUEDRAOGO, Technicien  de projection au Centre culturel franco voltaïque) …et bien sûr Claude PRIEUX, Directeur du Centre culturel franco Voltaïque, ainsi que monsieur MIFSUD, (Conseiller culturel de l’Ambassade de France).

L’édition suivante (1970) a été présidée par Mme Simone MENSAH.

De cette toute première équipe, seuls Soumaïla OUEDRAOGO,  Bernard YONLI et moi, avons la chance d’être encore en vie.

Claude PRIEUX, constatant la non fréquentation du Centre par des nationaux lors de projections de films africains disponibles, a voulu faire connaître l’existence de ces œuvres réalisées par des fils du continent. Il s’agit de Ousmane SEMBENE du Sénégal, Paulin Soumanou VIEYRA du Sénégal, Timité BASSORI de Côte d’Ivoire, Moustapha Alassane du Niger et Oumarou Ganda du Niger.

C’est le film “CABASCABO” de ce dernier qui a été projeté à l’ouverture à la Maison du Peuple, en présence du Chef de l’Etat, le Général Sangoulé LAMIZANA, son épouse et  les membres de son gouvernement.

Ces projections ont duré 15 jours ( du 1er au 15 Février 1969) et les éditions étaient annuelles et il faut le souligner, sans production de Haute volta, jusqu’en 1972,  année où l’appellation FESPACO a été retenue. C’est cette année (1972)  qui a vu enfin la réalisation d’un long métrage « Le Sang des parias » par notre compatriote, Djim Mamadou KOLA suivi en 1976 par le film ” Sur le chemin de la réconciliation” de René Bernard YONLI.

Oumarou Ganda du Niger a été le 1er lauréat de l’histoire de ce Festival, avec son film « Le wazzu polygame » en 1972.

Pour l’organisation de cette première quinzaine  de projections de films, africains pour le grand public, Claude PRIEUX  avait réuni autour de lui un certain nombre d’amis proches  du cinéma, de la communication, pour en faciliter les démarches (cf les personnes citées plus haut. avec leurs fonctions).

La crise du cinéma africain et ses conséquences

Le conflit frontalier entre le Mali et la Haute Volta, a malheureusement entrainé l’interruption des éditions du FESPACO en 1974.

La 3è édition  a dû se tenir en 1976, après ces trois années de difficultés et d’éclipse.

L’émergence de ce festival a permis de donner une visibilité au cinéma africain, ce qui a incontestablement favorisé la mise en place d’ébauches  de politique cinématographique dans nos Etats ; sans oublier la naissance de festivals tel “Ecran Noir” de BASSEK BAKOBIO au Cameroun.

Après une période faste, qui a permis la production de grands films primés au FESPACO et dans les festivals du monde entier, force est de reconnaître que le cinéma africain a traversé une crise qui a entrainé la fermeture de beaucoup de salles  de projection et une baisse de l’activité cinématographique sur le continent

La disparition de structures créées par l’Organisation Commune Africaine et Mauricienne, (OCAM) à savoir, le Consortium Inter africain de distribution cinématographique  (CIDC) et le Centre  inter africain de production  de films  (CIPROFILMS)  a porté un coup décisif à l’espoir de soutien des films africains. C’est en son sein qu’est né l’embryon de ce qui est devenu aujourd’hui le marché du film du FESPACO. Il en est de même pour la disparition de la Société de cinéma, CINAFRIC, crée en 1979 par un Entrepreneur Économique national, Martial OUEDRAOGO.

En 1970, les autorités voltaïques, suite aux différents débats des festivaliers à propos de la distribution des films, décident  sous la houlette de Ministre Tiémoko Marc GARANGO et de François BASSOLET alors Secrétaire général de la manifestation, de nationaliser les salles de cinéma. Ces salles étaient détenues jusque là par des opérateurs étrangers.

Les différents Secrétaires Généraux  qui se sont succédé à la tête du FESPACO sont :

  • Louis THIOMBIANO de 1972 à 1982
  • Alimata SALAMBERE de 1982 à 1984
  • Filippe SAVADOGO de 1984 à 1996
  • Baba HAMA de 1996 à 2008
  • Michel OUEDRAOGO de 2008 à 2014 avec changement de titre.

Ainsi, depuis 2008 on est passé du titre de Secrétaire général à Délégué général.

  • Ardiouma SOMA : Secrétaire général de 2014 à nos jours.

Le véritable défi des cinémas africains pour l’avenir

Je vous ai raconté cette histoire pour 2 raisons :

Madame et Monsieur SALAMBERE

Premièrement, il est essentiel que les plus jeunes tirent de la mémoire qu’il faut peu pour réaliser de grandes choses. En réalité, il faut de la passion, une vision et de la persévérance devant les inévitables obstacles. Il faut aussi beaucoup de créativité là où les moyens font défaut.

Deuxièmement, les cinémas africains ont aujourd’hui de nombreuses plateformes et des possibilités techniques et technologiques dont nous n’osions pas rêver en 1969. Avec un téléphone et Internet, un-e jeune cinéaste peut raconter une histoire à des millions de personnes.

Le véritable défi des cinémas africains pour l’avenir, consiste à trouver des histoires authentiques, des histoires qui donnent envie à une jeunesse parfois un peu perdue, de croire en elle-même et de bâtir un monde où elle est actrice de son développement et de son épanouissement. Le succès retentissant du film “Black panther”, nous aura démontré que la jeunesse africaine a soif d’images qui la valorisent et la font rêver. Je souhaite au FESPACO de continuer à être la première plateforme des cinémas africains et j’ai la conviction que cela se fera, tant que des groupes de passionné-e-s voudront raconter notre Histoire et nos histoires au reste du monde.

J’ai eu l’occasion, lors du festival jumeau du FESPACO, le festival Vues d’Afrique à Montréal, cette année, de visionner de nouveau, le 1er film du regretté Idrissa OUEDRAOGO, cette fois, en compagnie d’un de ses fils. Le film datait de 1986, date à laquelle ce jeune homme n’était pas encore né.

Elle est là, la beauté de nos cinémas et des événements qui les mettent à l’honneur : assurer la continuité au-delà du temps que dure une vie et des lieux où les images sont prises. Nous avons encore des Idrissa OUEDRAOGO en herbe qui ne demandent qu’à assurer, avec leurs talents, leurs histoires, leur vision unique, un devoir de mémoire pour ceux qui viendront.

Le FESPACO devra hisser le cinéma  africain au rang des arts cinématographiques  les plus dynamiques et capables d’assurer le rayonnement de la culture, ainsi que l’affirmation de l’identité de nos peuples.

Il  faut par ailleurs que nos Etats en général, acceptent d’investir plus de moyens dans le cinéma.

Je me permets de saluer l’effort fait au Sénégal à l’issue du grand prix, l’étalon de Yennenga, obtenu  par un de ses fils, ainsi que le Burkina Faso, à travers le milliard  de francs CFA mis à disposition par le Président du Faso en vue de la réalisation de films.

Rappelons que le FESPACO a été créé à un moment où le cinéma était en vogue.

J’ai eu le privilège d’avoir été à travers mes différentes fonctions, toujours près du FESPACO, comme Secrétaire générale, attachée de presse chargée du FESPACO à l’Ambassade du Burkina Faso à Paris, Secrétaire générale du ministère de la culture et de l’information, ministre de la culture, Directeur général de la culture et de la communication à l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT, aujourd’hui OIF).

En plus, tous mes successeurs, à la tête du FESPACO : Filippe SAVADOGO, Michel OUEDRAOGO, Baba HAMA et aujourd’hui Ardiouma SOMA, m’ont toujours fait  l’honneur de m’associer à toutes les éditions de ce festival.

A présent le FESPACO doit épouser (et c’est ce qu’il a amorcé depuis un certain temps avec les NTIC), les évolutions de son temps. Il devrait  s’adapter à la situation actuelle qui permet de voir des films en dehors des « salles obscures » c’est-à-dire,  son  téléviseur, son téléphone portable ou Smartphone… ; les cinéastes aussi devraient s’orienter vers cette tendance.

La formation des techniciens (comédiens, réalisateurs, preneurs de son, cameramen… tous les corps de métiers du cinéma) devrait également suivre cette évolution. Reprendre en quelque sorte le rôle que devait jouer le CIDC/CIPROFILMS, en vue d’une coordination de la production cinématographique  au niveau de l’Union Africaine, de la CEDEAO, de l’UEMOA…

La diffusion des œuvres produites demeure un sérieux problème qu’il faut résoudre assez rapidement. C’est un combat qu’il faut mener tous azimuts.

A ce propos, je vais vous raconter une anecdote :

Les Cinq (05) filles de Alimata SALAMBERE

Lorsque Gaston KABORE était Directeur national du cinéma, nous avons interpellé plusieurs personnalités dont  les responsables de la compagnie Air Afrique qui ne diffusaient jamais de films africains sur ses vols. Un jour, je prends le vol Air Afrique Paris /Ouaga et un des collaborateurs  du PDG d’Air Afrique me voit dans la salle d’attente de l’aéroport de Roissy, et va lui dire « Mme SALAMBERE est sur le vol !!!!».

Je l’ai su plus tard, il y a eu branle-bas de combat pour déprogrammer le film prévu et le remplacer par un film africain. Le geste était louable mais malheureusement, c’était un film ethnographique sur l’Afrique mais ce n’était pas un film réalisé  par un cinéaste africain !

De nos jours, fort heureusement, des films africains sont diffusés même sur Air France, mais ce n’est pas encore suffisant, car tous les lieux susceptibles de diffuser des films sont à interpeler sinon à solliciter. Surtout que de nos jours, chaque passager a le choix du film qu’il veut voir, il suffit donc de mettre à disposition le maximum de films existants.

Allons donc à l’assaut des diffuseurs partout où ils existent afin d’aider nos cinéastes à diffuser leurs œuvres qu’ils produisent avec toutes les difficultés que nous connaissons.

Propos recueillis par ArtistesBF

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