Accueil / A la Une / Noémie Lenoir : « En Afrique, la mode est ancestrale »

Noémie Lenoir : « En Afrique, la mode est ancestrale »

Si l’engouement pour les tissus africains ne se dément pas à l’international, comment l’Afrique vit-elle de cette industrie ? Avec « Habille-nous Africa », son premier documentaire diffusé sur la chaîne TV5 Monde, l’actrice et mannequin a enquêté deux ans sur le terrain.

Le public n’en est peut-être pas conscient, mais l’Afrique est depuis longtemps présente dans les tendances que l’on observe sur les podiums et dans les magazines de mode du monde entier. Et cela est encore plus vrai lorsqu’on s’intéresse aux couturiers et stylistes français du début du XXe siècle comme Paul Poiret ou Rodier. Tous se sont inspirés de cultures autochtones durant la période coloniale, utilisant leurs motifs et leurs formes pour donner à leur travail une « touche ethnique ». Plus tard, en 1967, Yves Saint Laurent a bousculé le carcan de la mode avec une collection de robes baptisée Africaines, Christian Dior, Issey Miyake l’ont suivi, ainsi que bien d’autres, comme Jean-Paul Gaultier.

Ce qui a fondamentalement changé aujourd’hui, c’est que cet attrait pour les tissus africains s’est affirmé. Et finalement, tout ce processus a jeté une lumière crue sur le travail des créateurs africains. Évidemment, on peut parler de contradiction entre cette tendance et la visibilité quasi nulle des stylistes sur les podiums internationaux. Comment l’expliquer ? Côte d’Ivoire, Sénégal, Cameroun… Dans ce documentaire, Noémie Lenoir remonte la chaîne de fabrication du vêtement : en partant de la récolte du coton jusqu’à la création de l’habit lui-même, et part à la rencontre des acteurs de la filière pour comprendre ses paradoxes, ses faiblesses et ses réussites. L’actrice et mannequin de 40 ans, qu’on retrouve en pleine forme, ce mardi 9 avril, à Paris s’est confiée au Point Afrique sur ses tribulations au pays de la mode africaine.

 

Le Point Afrique : Comment avez-vous eu l’idée de faire un documentaire sur la mode en Afrique ?

Noémie Lenoir : L’idée de faire ce documentaire m’est venue il y a deux ans lors d’un voyage au Cameroun. Ce qui m’a frappé, c’était le manque d’infrastructures, alors que j’étais présente pour un défilé. J’ai donc voulu raconter ce qui se passe réellement sur le terrain. Ça tombe à pic, puisque, en ce moment, on parle d’Afrique dans tous les magazines, c’est très tendance, sur les podiums aussi. Ce qui m’a paru intéressant, c’est de donner la parole à tous les acteurs, les tisserands, les personnes qui travaillent dans les quelques usines de coton qui tournent encore, jusqu’aux stylistes les plus en vogue et aux mannequins.

J’ai vraiment souhaité donner la parole aux personnes qui travaillent, vivent et créent sur le continent afin qu’ils puissent me parler des vrais problèmes du terrain dans les différents pays, que ce soit la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou encore le Sénégal. D’ailleurs, nous terminons le documentaire à Dakhla au Maroc où avait lieu le dernier Festival international de la mode africaine par Alphadi, avec un shooting magnifique où je pose avec plusieurs mannequins superbes.

Vous avez particulièrement mis l’accent sur l’aspect industriel…

Oui, car c’est l’une des problématiques. Au-delà d’avoir des acheteurs, il y a un réel problème de production. Parce qu’on a beau mettre des créateurs en face d’acheteurs, à un moment, ça ne fonctionne pas parce que les infrastructures de production ne sont pas là. Pour créer, il faut des investisseurs, quand il faut 300 000 euros, quand il faut un million d’euros, pour sortir une collection et les montrer à des acheteurs dignes de ce nom, même les plus grands créateurs africains n’y parviennent pas. C’est un peu tabou et très confidentiel, mais c’est la réalité.

Noémie Lenoir, Actrice et Mannequin

Et pour le montrer, il faut creuser le sujet de la matière première qui est le coton ?

Les usines de coton ont fermé les unes après les autres dans la plupart des pays où nous avons tourné le documentaire. Sans cette matière première qu’est le coton, il n’y a pas d’histoire à raconter. Il faut savoir que, si on utilisait 20 % du coton d’une usine, cela favoriserait la création de 70 000 emplois. Mais de nombreux pays ont fait d’autres choix et se sont concentrés sur d’autres secteurs, comme le secteur minier, le cacao. Le résultat, c’est que le coton est récolté, égrené et travaillé en Afrique, puis exporté, avant d’être importé de nouveau. J’ai visité une usine à Bouaké en Côte d’Ivoire où il y avait encore 4 000 employés au début des années 2000, puis elle a fermé, ils ont tous été mis sur le carreau. Tous ces gens cherchent des emplois, il faudrait peut-être faire revivre cette industrie.

Comment l’Afrique peut-elle durablement rattraper le temps alors qu’une certaine logique industrielle et les nécessités du marketing ont pris le pas sur la créativité dans le reste du monde ?

Tous les pays sont passés par ces phases industrielles. Aucun pays n’a fait sans. Je me mets à la place d’un créateur, si demain on me demandait 1 500 pièces, comment je fais pour respecter le contrat et les délais sans usine sur place ? Or, la mode, on le sait, est un secteur très rythmé. Mais ce besoin d’industrialisation ne doit pas faire disparaître, cette exigence du travail de qualité, avec beaucoup d’artisanat et de fait main. C’est comme en France, les plus grands créateurs vont toujours s’approvisionner auprès des artisans les plus perfectionnés pour avoir de la belle dentelle, etc.

En Afrique, ça devrait être pareil, on doit mettre un point d’honneur à valoriser ces petites mains qui travaillent et qui font de grands vêtements.

Au cours de votre parcours, avez-vous assisté à des prises de conscience de la part des acteurs du secteur à l’international ?

Depuis que j’ai commencé le mannequinat, on me pose souvent la question de la représentation des mannequins et couturiers noirs, et aujourd’hui, j’observe des changements profonds. Eh oui, il y a un potentiel à montrer. À travers ce documentaire, je voulais montrer les origines de ce potentiel. En fait, il existe depuis des siècles en Afrique. Ce n’est pas arrivé d’un coup et ce n’est pas parti de quelque chose. En Afrique, la mode est ancestrale.

En devenant un standard des vestiaires, le wax ouvre la porte à une certaine mode africaine. Est-ce le prix à payer pour que les tissus traditionnels se frayent un chemin ?

Et ce qui me concerne, je ne dis pas si le wax est africain ou pas. Ce qui me rend plus optimiste pour l’avenir, c’est de voir des jeunes comme Loza Maleombho, Kente Gentlemen, Selly Raby Kane qui sont là et qui font parler de leurs marques via les réseaux sociaux, donc, on ne peut plus mentir sur la place de la mode africaine dans le monde. On est obligé d’admettre qu’il y a de jeunes créateurs et des pépites qui sortent du lot. Après, j’ai aussi interviewé d’autres stylistes, comme Collé Sow Ardo, Pathé’O, qui sont là depuis des générations et qui ont toujours soutenus l’Afrique, donc, du coup, il y a une histoire à suivre, qui existe et qui suit son cours sur le continent.

Pour revenir sur le wax, mon propos n’est pas de décrier ce tissu qui reste africain, car les Africains se sont emparés de cette matière, ils se sont approprié le wax, mais il est aussi temps de mettre en avant les autres créations. C’est une porte ouverte pour les autres tissus, tout ça prend du temps, mais ça va se démocratiser.

C’est comme pour le métier de mannequin, il y a vingt-cinq ans, quand j’ai débuté, mon père, en particulier, ne comprenait pas certains de mes projets. Il n’était pas d’accord pour que je pose en tenue sexy, là, c’est pareil pour les mannequins en Afrique. Ça va prendre du temps, les infrastructures vont se mettre en place, devenir crédibles, et le métier gagnera en crédibilité.

Comment inciter les consommateurs africains à consommer de la mode africaine ?

Ici comme là-bas, les gens portent de plus en plus les créations qui sont faites sur place. Le mouvement s’observe dans des pays comme le Nigeria, le Ghana, par exemple, où le kente est hypervalorisé.

Beyoncé portant une tenue de la créatrice Selly Raby Kane. © DR

Selly Raby Kane appartient à cette nouvelle génération d’artistes et de designers urbains, curieux et ouverts sur le monde, qui apportent sa propre énergie à la culture sénégalaise. Née et élevée dans la capitale sénégalaise, elle a étudié à l’école de commerce de la mode française Mod’Spé à Paris et a vécu aux États-Unis avant de voyager en Afrique.

En cours de route, elle a développé un style éclectique et sans tabou qui doit autant à l’artiste de rue Banksy qu’à son amour des textiles traditionnels de l’Afrique de l’Ouest. À travers le label qui porte son nom (anciennement appelé Seraka), Selly Raby Kane exprime sa personnalité forte et rebelle, utilisant fréquemment des formes audacieuses et des matériaux inhabituels.

Lire la suite de l’article sur www.lepoint.fr

 

Voir aussi

Lutte contre l’abus et le trafic de drogues: Le message du Ministre de la sécurité

“Ecoutez d’Abord ! “. C’est le thème retenu par l’ONUDC (Office des Nations-Unies Contre la …

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

%d blogueurs aiment cette page :