Critique littéraire

Plume critique du Dr Dramane Konaté : Kroh !   30 novembre 2016

Les femmes ont déserté la maison (roman de Yacouba Traoré)

Kroh répond à la logique de l’écriture en tant que l’expression d’une culture, et au-delà, d’une civilisation. De prime abord, par son ancrage culturel dans la ville mythique de Sya, l’œuvre apparaît comme une véritable fresque de la vieille cité aux silures sacrés, gardiens des traditions séculaires, garants de l’harmonie sociale et symbole fort de la continuité de la vie harmonieuse chez les Bobo-Dioula. Le doyen Bakoroba édifie sur le mythe créateur de ladite communauté, plonge le lecteur dans un voyage initiatique à la recherche de la vérité bleue. Le bleu, dans la symbolique des couleurs, se rapporte à l’univers illimité et éternel (ciel et océans) mais aussi, c’est une couleur qui forme un Tout entre les forces primordiales de la création. La vérité bleue est, par conséquent, celle-là qui transcende l’apparent et l’existant, parce qu’elle fusionne le sous-réel, le réel et le surréel, autrement dit, elle participe de l’équilibre du monde. La parabole du caméléon est tout aussi édifiante dans la genèse de l’humanité. Très éclectique, philosophe érudit, le vieux Bakoroba est le prototype de l’intellectuel en société traditionnelle, parangon de la vertu, dépositaire des savoirs immémoriaux.
Kroh se traduit également par la mise en scène de personnages atypiques, mais aussi de deux mondes dans une dualité existentielle : d’un côté, l’on apprend à découvrir une société versée dans l’orthodoxie, et de l’autre, un « soleil nouveau » avec ses progrès et ses avatars.
Yembraogo et Pousga représentent l’autorité parentale, et incarnent par ailleurs un système de valeurs profondément ancré dans les mœurs africaines : l’honneur et la dignité sont maîtres-mots dans le clan Nacanabo. Sentant son honneur bafoué, Yembraogo dont la famille est établie au Ghana, n’admet point la grossesse impersonnelle de sa fille Rihanata. Il la renvoie au bercail, en Haute-Volta d’alors, où elle devrait purger sa peine auprès de son oncle Pousga. Il s’agit là d’un mélodrame, où le géniteur cherche à « tuer » dans son esprit sa propre fille par l’éloignement, tandis que le père adoptif devra veiller à la rééduquer, synonyme d’une éventuelle « renaissance » en vue de sa réhabilitation dans le cercle familial.
Cette tension existentialiste révèle le rôle primordial de la femme par une médiation de premier ordre. Gompoko est l’archétype de la femme africaine, téméraire et imposante. Elle s’oppose à la décision tyrannique de son frère Yembraogo de bannir Rihanata. L’argumentaire redoutable qu’elle développe, la sagesse de ses propos, l’humilité dont elle fait montre, viendront à bout de Yembraogo. Vivement ébranlé par la ténacité de sa sœur, le géniteur de Rihanata tente un dernier baroud d’honneur pour ne pas perdre la face dans une société fortement machiste : le rapatriement de sa fille fautive.
Bafanta, la mère adoptive, s’arroge le devoir de « mère courage », mais soumise aux dures lois de la tradition. Elle est entièrement dévouée à son foyer et à son époux polygame, qui aurait réussi l’intégration parfaite, selon l’impertinent chauffeur de taxi, Boulouzôma, en se mariant à une femme guinéenne, voltaïque, malienne et ivoirienne !
Dans ce mélodrame, Djéliba le griot est un intermittent. Certes, la fonction traditionnelle du griot, homme de caste, n’est pas d’être au cœur du système, mais d’en être plutôt la vue, l’œil et l’oreille, et de la façon la plus noble qui soit, la mémoire ou encore le médiateur social. Djéliba est donc dans l’entracte d’une trame romanesque à rebondissements. Il se porte garant de lancer des diatribes à la société en déperdition. Sa mission est délicate car il n’a aucun pouvoir dans les soleils nouveaux où la jeunesse ne croit plus à la morale médiévale. Aussi assiste-t-il impuissant aux sarcasmes débités contre lui, sinon qu’il apparaît comme un bouffon, un chroniqueur controversé et chahuté à chacune de ses apparitions. La parole de Djéliba est donc à l’image de sa déchéance morale vis-à-vis d’une société en perte de repères, une société qui ne lui permet pas d’assurer sa pitance quotidienne en déployant son talent de griot.
Kroh, c’est le soleil de Zeus et consorts. Zeus rappelle bien ce dieu de la mythologie grecque qui tua son père Cronos pour devenir la divinité suprême de l’Olympe. À la sauce africaine sous la plume de Yacouba Traoré, Zeus est un Don Juan, un coquelet « ensemenceur » qui a l’exploit de mettre enceinte une fille tous les deux mois, foi de Djéliba ! Le « soleil de Zeus » apparaît comme celui des extravagances et de l’insouciance : « Dieu a maudit Zeus depuis le ventre de sa mère », professe Djéliba.
Djélika Wèrè Wèrè, la sulfureuse, est cette fille impudique dont l’arrogance reflète un caractère libertin et sauvage. Ce genre de personnage imprévisible de caractère, est l’incarnation de la conscience noire, c’est-à-dire que Djélika est le miroir des avatars d’une société en proie à ses propres contradictions, mais qui peine à s’en défaire. Elle est comparable à Calamity Jane, personnage excentrique de Dupuis dans la série Lucky Luke.
Enfin dans la ronde actantielle, Rihanata est cette fugueuse mais ambitieuse fille adoptive. La canéphore candide et insoumise se présente comme le dramatis personae de l’oeuvre, autrement dit, celle par qui l’intrigue se noue et celle qui fera l’objet de l’épilogue de Kroh, par sa rédemption au purgatoire sur la terre de ses ancêtres, et par sa réussite au baccalauréat, synonyme de sa maturité d’esprit et de son entrée triomphale dans le monde nouveau.
Sur le plan stylistique, l’originalité de l’œuvre est à l’aune de la plume du communicateur passionné de télévision qu’est Yacouba Traoré. Par une technique narrative bien maîtrisée, les cinq (5) chapitres de l’œuvre sont des gros plans sur des personnages, des vues panoramiques sur la cité de Sya, avec des fondus enchaînés sur des situations où alternent l’émotionnel et le rationnel, le lyrisme et l’onirisme, le satirique et le comique.
Subtilités d’écritures en vases communicants et riches en images, l’auteur fait de sa plume une instance d’interpellation du lecteur. Kroh convoque en effet la conscience individuelle et collective sur des faits historiques ou de société : le peuplement de la cité mythique de Sya, la préservation des valeurs qui fondent nos sociétés, la nécessaire ouverture au monde extérieur.
Le référent linguistique donne à l’œuvre de Yacouba Traoré une dimension exceptionnelle. Certes, d’illustres devanciers et auteurs classiques africains tels Ahmadou Hampâté Ba et son homonyme ivoirien Ahmadou Kourouma se sont essayés à cet exercice fastidieux. Mais Kroh a la prouesse d’être un creuset linguistique où sont en présence une langue internationale (le français), régionale (le dioula) et locale (le mooré). Le lecteur ne s’y perd pas, bien au contraire, le glossaire en annexe est suffisamment renseigné. L’auteur fait ainsi preuve de son talent de communicateur dans la manipulation de la langue d’écriture qui s’accommode des subtilités de l’oralité africaine pour rendre vivant le récit.
En outre, les cantiques scandés et les louanges chantées, tout au long du texte, consacrent la dimension esthétique, poétique et spirituelle du roman…
Dr Dramane KONATE
Président de la Société des Auteurs, des Gens de l’Ecrit et des Savoirs (S A G E S)
Bureau d’intelligence culturelle (ICRA)


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