Critique littéraire

L’Ecrivain Mahamoudou OUEDRAOGO nous revient avec deux œuvres Majeures  3 juin

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Dr Dramane KONATE, Sémiologue écrivain

Les deux œuvres parues concomitamment, Sur le pont (128 p.) et l’Impair d’or (129 p.), sont du genre romanesque, et témoignent de la grande perspicacité de l’écrivain à créer de façon simultanée deux espaces d’écriture sur deux schémas de narration bien distincts. La clé de lecture que nous proposons ne s’inscrit pas dans une perspective d’étude comparée, mais elle devrait plutôt permettre au lecteur de découvrir les deux œuvres, chacune dans sa spécificité thématique et stylistique.
Sur le pont est un titre en 14 chapitres qui en appellent aux « métaphores obsédantes » de l’écrivain. C’est la psychocritique avec Charles Mauron (Critica, 1996) qui permet de déterminer ces types de métaphores caractérisées par un réseau d’associations d’éléments autour d’une thématique. Le titre et l’illustration du pont sur la page de couverture agrégeront les constituants de ce réseau métaphorique. De prime abord, cette image n’est pas sans rappeler le bâtisseur colonial qui a débarqué avec « des règles, des équerres, des compas et des sextants » selon Senghor (Chaka, 1956), pour édifier des ouvrages, parfois au prix du sang par les travaux forcés. La métaphore du système colonial est évidemment cette grande eau qui coule sous le pont, synonyme d’une époque révolue certes, mais aussi d’un temps évocateur de la dialectique dans laquelle s’est inscrite l’histoire de l’Afrique. Ce long fleuve qui coule sous le pont, c’est d’une part le romantisme de Lamartine « Ô temps suspend ton vol ! » pour les amoureux éperdus de cette fiction romanesque, et d’autre part, l’expression pour les peuples colonisés de la dialectique temporelle d’Héraclite qui soutient qu’« on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve ». Dans le prolongement de cette illustration graphique, se présente au lecteur, trois points de convergence de la métaphore obsédante du pont.

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Sur le PONT

Le lien entre le réel et le surréel
La première métaphore du pont chez Mahamoudou Ouédraogo, c’est le lien entre le conscient et l’inconscient, c’est-à-dire le réel et le surréel. Si Freud nous édifie sur les deux instances psychiques, Mahamoudou Ouédraogo amène le lecteur à pénétrer dans le rêve colonial qui fut, entre autres, de marquer la présence de la France dans les colonies par un apport civilisationnel. La métropole rêva alors d’un pont pour rallier les deux rives du fleuve Sénégal. Le rêve se réalisa, et l’ouvrage de plus d’un demi-kilomètre de long qui porte le nom de son géniteur Faidherbe, émerveilla à l’époque toute l’Afrique : « C’était tout simplement beau, car le rêve de Faidherbe qui n’était au départ qu’une utopie pour les uns, et une vue de l’esprit pour les autres, venait de voir le jour » (p.90).
Dans l’univers du fantasme, des créatures de rêve apparaissent dans le roman (pp.29-32). Ce sont les « signares », en quelque sorte des fruits hybrides de relations entrevues entre les colonisateurs aux besoins fiévreux et les belles négresses de la contrée, poussées dans les bras de ces rapaces par des chefs proxénètes aux ordres. Considérées comme des parias à cause de leur origine déshonorante, marginalisées et parfois craintes pour leur pouvoir de séduction, les signares sont d’une beauté de fée à l’allure de grandes royales. Senghor, le chantre de la Négritude, leur rend hommage à travers son poème éponyme Joal : « Joal, je me rappelle, je me rappelle les signares à l’ombre verte des vérandas. Les signares aux yeux surréels comme un éclair de lune sur la grève » (Chants d’ombre, 1945).
Enfin, la métaphore du pont établissant le lien entre le réel et le surréel renvoie au Blanc qui a foulé pour la première fois la terre africaine. Le fait marquant est surtout la mise en branle de l’imaginaire collectif suite à cette apparition. Nazi Boni, premier romancier de l’ex-Haute-Volta, a décrit dans Crépuscule des temps anciens « ces génies rouges » dotés d’un pouvoir surhumain qui ont débarqué un matin dans le Bwamu. Mahamoudou Ouédraogo, revient sur l’épisode du Cayor au Sénégal en ces termes : « Ils étaient tous blancs comme induits de kaolin et ressemblaient aux génies de la brousse… » (p.17). C’est cela qui nous permet d’aborder la deuxième métaphore du pont.

Le miroir de l’Afrique sur son passé colonial
La deuxième métaphore du pont plonge le lecteur dans l’univers colonial de l’Afrique. Ce lien entre l’Afrique et son passé colonial ravive les souvenirs, douloureux comme joyeux. L’auteur n’a certainement pas voulu faire de son œuvre, somme toute romantique, un condensé des exactions coloniales commises il y a plus d’un siècle. Dans un style très allusif, le romancier revient sur certains méfaits, sans pour autant substituer son œuvre à celle de l’historien. La ville de Saint-Louis est le symbole de la colonisation française en Afrique de l’Ouest (AOF). Le lecteur redécouvre les splendeurs de cette île dorée à l’allure paradisiaque comme l’auteur écrit à la page 23 : « Saint-Louis doit sa célébrité et sa beauté à la témérité du colonisateur Faidherbe

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Mahamoudou OUEDRAOGO, auteur d’une dizaine d’oeuvres

(…) qui avait voulu bâtir cette ville à l’image de Paris ». Les descriptions de lieux, de personnages comme la relation des événements renforcent cette image de l’Afrique coloniale. Les bâtisses coloniales longent la côte de la cité mythique, tandis que la fête chez le gouverneur est célébrée de façon mondaine, les invités étant triés sur le volet dans l’establishment colonial. Les orchestres de passage ou encore les phonographes jouent des rythmes en vogue à l’époque, alternant entre les somptueuses mélodies jazzy, le lyrisme langoureux du gospel, et les sons enrobés de la valse, du tango, de la rumba, etc.
Mais cette Afrique coloniale est aussi celle des préjugés et des stigmatisations de tous ordres. Le continent lui-même apparaît comme cette partie du monde qui a le climat le plus rude, avec ses « bestioles nuisibles » et « ses sauvages » féroces aux flèches empoisonnées. En vérité, c’est cette triste vision qui justifie la mission dite civilisatrice de l’Occident. S’il y a très peu de considération pour les indigènes noirs, le cas des signares, ces mulâtresses « dévergondées » est très pathétique. Celles-ci sont rejetées à la fois par les autochtones et les colons blancs. Tout l’intérêt de l’œuvre repose donc sur cette dernière métaphore.

La passerelle entre deux cultures
Cette troisième et dernière métaphore est la plus illustrative de l’œuvre. L’Occident à la rencontre de l’Afrique n’est pas que stigmatisation, spoliation et exploitation. Un amour est en gestation sur le pont en construction. Le temps de labeur pour le pont est le temps marqueur de l’amour entre le jeune colon blanc Gaston et Roxana, la belle mulâtresse saint-louisienne. Ce temps, qui est lui-même une métaphore, consacre cet amour sept(7) fois sur le pont, et chaque moment est vécu intensément par les deux tourtereaux. Éros, dieu de l’amour, ou encore la flèche de Cupidon, atteint simultanément les deux cœurs. Rejetée par sa propre communauté, Roxana devient « un don de la main divine » pour Gaston (p.41). Pourtant, celui-ci est fiancé à Gisèle restée à Paris. La grande royale noire prend le dessus sur la grosse comtesse blanche. Une inversion métaphorique des stéréotypes, car il est reconnu que la taille fine est symbole de beauté en Occident. Alors en fin de mission, c’est la mort dans l’âme que Gaston retourne dans la métropole. Roxana n’espère plus, surtout que l’eau a coulé sous le pont pendant trois ans. Elle sait que partir c’est mourir ; le voyage s’apparente à cet oubli synonyme de mort symbolique. Dans ce contexte, l’île de Gorée pour les Africains est l’antre de ce tristement long et douloureux voyage, sans retour. Et le prince charmant blanc réapparaît un beau jour, non pas avec des outils en main, mais avec un cœur de conquérant. Le pont est toujours là, majestueux, trônant sur l’eau et rapprochant dorénavant deux communautés par les liens sacrés du mariage...
En somme, Mahamoudou Ouédraogo fait de la sublimation littéraire le prolongement de la sublimation de l’humain. « L’art rend accessible ce que l’homme abrite dans son esprit » soutient Hegel. Et c’est le rôle de la néocritique de transcender les schémas classiques du formalisme littéraire pour appréhender l’essence même de l’œuvre par l’humanisme de son auteur.
Dr Dramane Konaté, sémiologue écrivain
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Sur le pont
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L’Impair d’Or

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