Critique littéraire

L’impair d’or de Mahamoudou OUEDRAOGO : Analyses et critiques du Dr KONATE  3 juin

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Dr Dramane KONATE, Sémiologue écrivain

Une géographie de l’imaginaire
La spatialité fictive du roman est rendue par des lieux tout aussi imaginaires, mais que des motifs descriptifs permettent de localiser de prime abord dans l’espace sahélien. Cependant, il est loisible pour le critique bien avisé de faire un rapprochement paronymique entre l’espace englobant du Moghoré dans le roman, et celui de Mogho, une épithète nominative locale, autrement dit du terroir. Les limites géographiques du Moghoré répondent également au même procédé que le lecteur pourrait aisément déchiffrer : Maté à l’ouest, Massentenga à l’est et Bouritenga au sud (p.20). Alors il y a une sorte d’homogénéité dans les motifs descriptifs des lieux, des personnages et des pratiques. Tout d’abord, Myamar est ce village du Moghoré où se déroule l’action. Cet espace se caractérise par un certain nombre de pratiques que l’on retrouve dans les us et coutumes en société moaga : l’occupation de l’espace familial, le ritualisme de la vie, les réjouissances (nabaasga), les marchés populaires (21 du mois), etc. Cependant, l’analepse (flash-back) de Mahamoudou Ouédraogo sur les périodes de sécheresse avec leur cortège de disette et d’épidémies (p.19), montre à quel point l’espace sahélien n’est pas une terre d’abondance. S’ajoutent à ces aléas climatiques les désillusions du fait d’un avenir non prometteur, ou encore les déceptions récurrentes dues à la dignité bafouée de l’indigent. Ce conditionnent du thym chez les gens assez simples d’esprit les amène à rechercher l’eldorado, au prix de mille et un risques.

Raaga, le personnage principal du roman, a eu ce réflexe de tout jeune paysan qui a des rêves et des ambitions. L’amoureux malheureux dont la dulcinée Ténin a été ravie et emportée par un richissime vieillard dans une contrée lointaine, ne croit plus en son avenir à Myamar.
Et c’est son parcours, du moins son voyage initiatique, qui permet au lecteur de découvrir les autres espaces. Sont de ceux-là Dakambé et Ziniar (p.52). Le bref séjour de Raaga à Ogaville suffit à montrer qu’il s’agit d’une grande agglomération avec des quartiers non lotis, accueillant la quasi-totalité de la masse de l’exode rural (p.54). Moniba est cet autre espace de l’imaginaire qui, du point de vue paysager, diffère fondamentalement du sol rude et du climat sec de Moghoré. La densité de la nature (p.58) et la douceur du temps (p.62) font de Moniba un pays de cocagne. La ville brille par ses constellations de lumières, tout en exhibant fièrement des immeubles et de somptueuses villas le long de grandes avenues empruntées par des voitures de luxe. L’auteur utilise des topoï (motifs) linguistiques caractéristiques du territoire monibaien : des « gui glacé bey » alternent avec des « baragnini » tiré de l’argot du milieu, autrement dit le langage nounchi d’Abissine (p.67). Cependant, d’autres référents tels que « Gagnoa », « Adjinmé » renseignent suffisamment le lecteur sur cette ville qui met en contraste modernité architecturale et promiscuité des bidonvilles. Au bout de deux ans, le jeune Raaga de Myamar va vite déchanter au regard de la lutte pour la survie qu’il mène à Moniba.

Un titre antithétique pour un temps fictif
Dans cette géographie de l’imaginaire, le temps reste indissociable de l’espace. Cependant, l’on y distingue nettement le temps de la fiction, en tant que marqueur structural, où l’on voit le parcours de Raaga depuis sa quête initiale jusqu’à se retrouver sur un site d’orpaillage. L’auteur rappelle par ailleurs les temps anciens avec les usages d’antan, notamment en milieu traditionnel, que les jeunes d’aujourd’hui par snobisme ou par ignorance, relèguent au rang de pratiques vieillottes. La prise du repas familial obéit toujours à un rituel, aussi bien les salutations d’usage que la quête de la main d’une femme. En toile de fond de cette écriture romanesque, les coutumes rétrogrades, comme le mariage forcé, sont mises en cause. Et c’est Ténin, l’amoureuse discrète de Raaga, qui sera l’Antigone (héroïne grecque) de cette pratique surannée (p.126).
Enfin, pour situer le contexte de la narration, le temps historique est d’usage dans le roman avec un rappel fort à propos du peuplement de Myamar (p.20) et de la première terre d’accueil à l’époque pour ceux de Moghoré que fut la Hold Coast. La filiation de Raaga s’établit avec le retour de son père de ce pays grand producteur de café et de cola (p.18).
Le parcours de Raaga inspire sans nul doute le titre du roman. Toute chose alliée à l’or devient précieuse par nature. Les expressions courantes de « plateau d’or », de « poules aux œufs d’or » ou encore de « médaille d’or » et « âge d’or » montrent à suffisance la préciosité de la matière. L’impair est une bourde, une maladresse et résulte d’une attitude assez dévalorisante. En mettant l’or en épithète de l’impair, le roman affiche un titre antithétique qui témoigne en apparence du caractère atypique du personnage principal Raaga dont la vie connaît bien de péripéties. En apparence disons-nous, car une psycho-sémiotique permet de voir un autre visage de l’impair d’or.
L’impair d’or chez Raaga répond de ce fait à un triptyque comportemental. Le jeune homme est impatient, prétentieux, imprévoyant. Sa quête initiale, c’est le désir ardent de conquérir le cœur de Ténin, qui va se muer après en une quête de sa propre personnalité imbue d’un ego trop prégnant. Raaga n’a pas cette maturité d’esprit pour faire face à l’évidence que Ténin est promise depuis le bas âge. Prétentieux, il croit savoir que le ravissement de sa dulcinée par un pawéto (venant de Moniba) est dû au fait que lui, Raaga, ne possède pas le sou. Aussi son voyage à Abissine, l’eldorado, sera-t-il ce long parcours du désenchantement. De retour dans son village natal, il parvient néanmoins à satisfaire son égo perdu dans un trou sombre et béant. La descente dans ce trou est l’allégorie d’une quête difficile au bout de laquelle l’effort est récompensé. S’il n’a pu pénétrer le « cœur doré » de Ténin, il compense cet échec par cette quête du métal précieux dans les trous mortifères de l’orpaillage. La vie de Raaga s’en trouve auréolée, mais l’imprévoyance le plonge bien vite dans la déchéance (pp.115 et s.).
L’impair d’or ne concerne pas que Raaga. Le psychisme de Ténin montre qu’elle fait preuve d’un subconscient hors norme pour une fille éduquée dans la pure tradition du monde rural. Dans la fleur de l’âge, elle se conforme sans rechigner aux desideratas de la communauté et épouse un quadri polygame. Cependant en matière de vie en couple, la société africaine a des tabous, ou à tout le moins, des règles non écrites, mais qui demeurent strictes. Malicieuse, Ténin se laisse tomber sous le coup de l’interdit de stérilité, puisqu’elle commet volontairement un impair en refusant d’enfanter. La sentence est sans appel en pareil cas. Elle est répudiée, du moins, elle (s’) est libérée d’une union non consentie au départ. Dans une démarche freudienne, l’inconscient de la jeune fille la place plutôt dans un désir effréné et inextinguible de retrouver son coquelet fiévreux de Raaga. La série d’ « actes manqués » de celui-ci, lorsqu’il avait gagné quelques pépites d’or dans la profondeur des trous, se traduit par une vie dispendieuse auprès de ses nombreuses conquêtes féminines. Mais ces « actes manqués » qui frisent la déviance, ne sont rien d’autres que la compensation de son amour originel en souffrance pour Ténin. L’exutoire par la communication de consciences des deux amoureux retrouvés consacre le happy end du roman.
Et c’est au fou du village de tirer la moralité de l’œuvre : « Si tu marches d’un pas ferme sur cette terre, rappelle-toi qu’il y aura des moments où il faut marcher à pas feutrés ».
Ce roman de 129 pages subdivisé en deux grandes parties comporte par ailleurs des anecdotes qui sont des parenthèses de vie en société. Du point de vue graphique, la couleur or du soleil couchant est projetée sur un ciel de gris ombré. La silhouette de la femme porteuse de vie, à moitié éclaboussée par les rayons dorés du soleil évanescent sur un fond de décor apocalyptique de paysage mort, exprime cet espoir qui (re) naît chaque fois en l’humain, pour peu qu’il ait le courage et la volonté de sortir de sa propre turpitude qui a installé le chaos dans sa vie.
C’est sans nul doute à cette allégorie de la sagesse que le journaliste écrivain Mahamoudou Ouédraogo nous invite, tous et chacun.
Dr Dramane Konaté, sémiologue écrivain
Intelligence Culturelle pour la Renaissance Africaine (ICRA)

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L’Impair d’Or

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