Interviews

Nestorine SANGARE, Experte en genre et développement : "On tue plus aujourd’hui par la langue que par les armes"  6 juillet

L’ancienne ministre de la promotion de la femme et du genre, Nestorine Sangaré chante depuis quelques années. Elle vient de le confirmer lors de la dédicace de son premier album. "Un père fidèle", c’est le titre de l’œuvre forte de 10 titres et qui a été présentée à la presse le 21 juin 2017. Au delà de la musique, la sociologue de formation explique à travers une interview accordée à ArtistesBF, comment elle a vécu les périodes insurrectionnelles de 2014. En attendant qu’une évaluation technique soit faite sur son apport au ministère de la promotion de la femme dont elle avait la responsabilité, Nestorine SANGARE ou du moins, l’artiste promet nous dit qu’elle continuera de chanter. Elle entend non seulement le faire pour changer les mentalités, mais dans l’espoir aussi de voir les chrétiens cheminer vers une consécration réelle afin que la vie du chrétien reflète véritablement les valeurs chrétiennes


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Nestorine SANGARE, Experte en genre et développement

Nestorine SANGARE (NS) : Titulaire d’un doctorat en Sociologie du Développement, experte en genre et développement. J’ai été enseignante en communication et journalisme à l’Université de Ouagadougou et en même temps que je m’investis dans la promotion des droits des femmes. Depuis 2000, j’ai successivement occupé les postes suivants : consultante permanente à l’ambassade du Canada au Burkina Faso, conseillère genre à l’ambassade des Pays Bas et Senior Program Manager pour le NDI (National Democratic Institute for international affairs). Cette structure a été créée par le parti démocrate américain pour promouvoir la démocratie dans le monde et elle est présente dans plus de 60 pays. C’est à partir de ce poste que j’ai été approchée pour intégrer le gouvernement et mon mandat ministériel est allé de 2011 à 2014. Après les évènements survenus en 2014, par la grâce de Dieu, j’ai rapidement retrouvé un travail en qualité de "Country Team Leader " pour la Fédération américaine de planification familiale (PPFA) au Burkina. Malheureusement, on était encore sous la transition et les OSC ont fait pression pour que je sois licenciée après seulement 4 mois de service. Dieu étant toujours fidèle, deux semaines après le licenciement, j’ai été appelée au Gabon pour assister le gouvernement gabonais dans le cadre d’une initiative lancée par le chef d’état Ali BONGO appelée "Décennie de la femme gabonaise" de 2015 à 2025. Ma mission était de donner une assistante technique pour conduire une Consultation Nationale sur la situation de la femme gabonaise et de doter l’Etat de documents techniques pour la mise en œuvre des orientations à l’Etat Gabonais pour des actions prioritaires au cours de la période 2017 à 2025. De novembre 2015 à aout 2016, j’ai pu accompagner le gouvernement gabonais pour conduire la consultation nationale, élaborer le rapport de synthèse globale sur la situation de la femme gabonaise et les documents techniques (plan d’action décennal et triennal). Après les élections, je devais y retourner pour une autre mission. Mais à cause de notre inculpation et du procès qui tarde, je ne pouvais plus quitter le territoire pour plus de deux semaines. Je suis donc revenue travailler au Centre de Recherche et d’Intervention en Genre et Développement (CRIGED) que j’ai créé en 2006. C’est une structure spécialisé dans la recherche et la proposition d’actions novatrices pour lutter contre les inégalités entre les hommes et les femmes au Burkina. Si la composante féminine ne se développe pas au même rythme que la composante masculine il y aura déphasage dangereux dans notre processus de développement national.

ArtistesBF (ArtBF) : Vous êtes une personnalité publique pour avoir occupé un poste de responsabilité dans le dernier gouvernement Luc Adolphe TIAO. Quand vous regardez dans le rétroviseur, comment appréciez-vous votre passage dans la vie politique burkinabé ?
NS : Demandez-moi plutôt comment j’apprécie mon service rendu à la nation. Mon passage dans la vie politique ? NON ! Je n’ai pas eu encore un passage dans la vie politique ; car je n’étais pas politique à l’origine. En tant que ministre, mes collègues ne me considéraient pas comme politique et ne m’associaient pas d’ailleurs aux réunions politiques. J’ai été appelée comme experte issue de la société civile et c’est toute mon expertise que j’ai mise au service de la patrie, en la servant de tout mon cœur. J’ai mis toutes mes compétences techniques à la disposition de l’Etat à travers le ministère dont j’avais la responsabilité. A ma grande surprise, après l’insurrection on a mis l’accent sur les aspects politiques, mais l’évaluation technique de notre travail n’a pas été faite et j’attends cela pour savoir quelle appréciation est faite de mon apport et les insuffisances. Au ministère de la femme, tous les citoyens qui m’ont approchée m’ont dit que les lignes ont bougé (en termes d’acquis et de réalisation). Nous avons pu faire reconnaitre la nécessité de financer les activités économiques des femmes et lutter contre les violences dont elles sont victimes. L’autonomisation économique des femmes a été comprise grâce au plaidoyer fait entre 2013 et 2014. A cet effet, nous avons consacré deux "8 mars" ou plutôt, deux années successives à sensibiliser l’Etat sur le fait que si les femmes demeurent dans la pauvreté elles ne pourront plus contribuer à l’essor économique de la nation ni aider au bien être de leur famille. Il y a donc eu prise de conscience à ce niveau car aujourd’hui, l’entreprenariat féminin est beaucoup soutenue par le gouvernement.

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Avant, on nous appelait le pays du "Yel kayé ».

Avant notre départ (’insurrection populaire), il était prévu de financer l’entreprenariat féminin à hauteur de 10 milliards. Mais je crois qu’après notre départ du gouvernement, on leur a donné 4,5 milliards de FCFA. L’état s’était également doté d’une loi sur les violences faites aux femmes. Le vide juridique constaté dans ce domaine faisait que la protection des femmes contre les violences domestiques et conjugales était difficile à appliquer. Cependant, j’ai pu mettre en place un refuge pour les femmes en situation de détresse afin que toute femme se sentant en danger de mort, puisse aller s’y réfugier, le temps qu’il y ait les médiations nécessaires pour faciliter sa réintégration familiale. Ce refuge pour les victimes a été créé avec l’appui de la gendarmerie nationale et ce sont des gendarmes qui l’animent. Grâce à mon plaidoyer, Airtel nous a donné un numéro SOS pour les victimes de violence et plusieurs centaines de femmes sont secourues et protégées par les gendarmes. Ce refuge est toujours là, à Baskuy. Ce sont des acquis évidents qui méritent cependant d’être améliorés et préservés.
Enfin, au regard du leadership féminin, je puis vous dire qu’il y a suffisamment de femmes compétentes dans la sphère socio-économique nationale. Il y a beaucoup de femmes battantes que nous avons fait découvrir à travers les films documentaires réalisés chaque année à l’occasion de la célébration du 8 mars. Ces femmes modèles ont été ainsi honorées et encouragées dans leurs activités.

ArtBF : Comment avez-vous vécu les jours insurrectionnels ?
NS : Moi j’étais en long repos maladie et je suis allée au Conseil des Ministres du 29 Octobre pour avoir les informations sur les mesures de sécurité pour protéger mon ministère qui était sur l’axe des marches. Nous étions tous persuadés que c’était une démarche démocratique et que la divergence ou même les manifestations sont la preuve de la vitalité de notre démocratie. Personnellement, j’étais assise chez moi le 30 Octobre au matin parce qu’on nous avait dit qu’en tant que ministre, nous n’étions pas concernés et que c’était l’affaire des députés. Les ministres donc, (selon les instructions reçues) pouvaient attendre, le temps que le vote ait lieu avant de reprendre le travail. C’est vers 10h finalement que mon grand frère m’a informé que les manifestants ont enflammé l’Assemblée nationale. J’ai été surprise et j’ai immédiatement saisi le Ministre de la sécurité qui me l’a confirmé. Aux environs de 16h, l’élément de la sécurité qui était avec moi m’a dit qu’il semblerait que les autres ministres sont au niveau de la gendarmerie et qu’il valait mieux que je me rendre là-bas ; ce que je n’ai pas du tout accepté parce que je ne voyais pourquoi. J’ai préféré aller rester chez l’un de mes frères parce que je ne me sentais pas en insécurité jusqu’à ce point. J’étais loin d’imaginer toute la violence qui a eu lieu et l’ampleur des destructions. Bien sûr, que la situation dramatique qui s’en est suivie m’a profondément attristée pour mon pays, surtout à cause des pertes en vies humaines.

Extrait de l’album : " je ne suis pas seule" 1:09

ArtBF : Est-ce la situation politique burkinabé actuelle qui vous a inspiré à chanter ?
NS : Non. Je suis chrétienne depuis l’âge de 14 ans et je chante depuis tout ce temps. J’ai même chanté dans différentes chorales notamment à l’Eglise Centrale de Ouagadougou. J’appartenais à un groupe musical appelé les Chantres de l’Eternel. Même en étant ministre, je chantais en solo quand j’allais à l’Eglise de Besthesda située à Boulmiougou, que je fréquente toujours.

ArtBF : Vous chantiez depuis des années sans que personne ou du moins, un acteur du monde du showbiz ne vous aperçoive à un seul concert d’un artiste. Pourquoi, c’est maintenant ?
NS : Et pourtant je vais aux concerts ; seulement, je suis discrète. Par contre ce n’est que dans les concerts religieux que vous pourrez me voir. En famille, nous sommes dans une ambiance musicale permanente.

ArtBF : Comment vous est venue l’idée de faire un album ?
NS : Beaucoup de mes relations m’avaient déjà suggérer de faire un album. Depuis 2009, j’ai eu l’idée de faire un album. C’est d’ailleurs en 2009 que j’ai composé mon premier titre Ragnimi mam yélé qui figure sur l’album.

ArtBF : Et personne n’a eu vent de cet album ?
NS : J’ai chanté à l’église et le pasteur a trouvé qu’il était mieux de l’enregistré. C’est le Pasteur de mon église, Emmanuel Ouédraogo, qui a insisté pour que je le fasse parce qu’il trouvait que je chantais bien. C’est ainsi qu’il m’a mis en contact avec le studio de Prince Edouard OUEDRAOGO où j’ai commencé à enregistré en janvier 2011. Mais avec ma nomination au Gouvernement, j’ai dû suspendre le projet d’enregistrement. Yacouba Barry alors ancien secrétaire Général du Gouvernement m’a dit qu’il n’était pas convenable qu’une ministre chante. J’ai suivi son conseil et mis l’album en standby.

ArtBF : De quoi parle exactement votre album ?
NS : J’ai un univers intellectuel et professionnel très vaste et je m’intéresse à toutes les questions de société. Mon album est d’orientation spirituelle. C’est pourquoi, je m’intéresse à la consécration des chrétiens car les mœurs sociales tirent leurs sources de la religion. En tant que chrétiens, si nous sommes un peuple de croyants, je m’attends à ce que nous allions vers une consécration réelle afin que notre vie dans la nation reflète véritablement les valeurs chrétiennes qui, malheureusement ne sont plus beaucoup respectées dans la société burkinabè. Mon premier titre "Mani Sougri" est un chant qui demande pardon à Dieu pour cet état de choses au niveau du monde chrétien.

ArtBF : Il est fait en combien d’exemplaires et à quel coût ?
NS : L’album est tiré en 2000 exemplaires. C’est vraiment cher de produire un album au Burkina Faso. Je suis à près de (Quatre millions) 4 000 000 FCFA d’investissement. Rien que pour le studio, j’ai déboursé près d’Un million deux cent cinquante mille francs ( 1 250 000) frs CFA sans compter les autres frais annexes comme l’impression des posters, la promotion médiatique, la prise en charge des musiciens pour les concerts live. A cela s’ajoute la nécessité de la production des clips de qualité. Selon les informations il me faudra rechercher au moins 500 000 frs ou 1 000 000 par clip.
Un album coûte vraiment cher. Mais je me suis engagée à le faire parce que c’est un album de louanges, d’adoration à la gloire de Dieu. C’est une manière pour moi de retourner à Dieu ce qu’il m’a donné comme bénédictions matérielles. C’est aussi l’expression de ce qui me définit : être chrétienne et vivre en chrétienne. Je suis heureuse de consacrer des moyens pour ça, parce que La Bible dit que "personne ne peut louer Dieu et dormir le ventre vide ". C’est donc un investissement que Dieu va bénir certainement.

ArtBF : Combien de vos anciens collaborateurs (collègues ministres) sont venus à votre dédicace ?
Pour la conférence de presse de dédicace, je pensais qu’il fallait inviter seulement les hommes de médias. Donc, je n’ai pas invité mes anciens collègues et collaborateurs. Beaucoup se sont plaints. Je suis certaine qu’ils viendront au concert de lancement car je me ferai un grand plaisir de les inviter tous.

ArtBF : Que pensez-vous de la fête de la musique qui se déroule au moment même vous avez choisi de faire la dédicace de l’album ?
NS : Je suis contente qu’il ait une fête de la musique et j’aurais souhaité que chaque jour de notre vie soit une fête de la musique. On dit que le "chant, c’est le rire de l’âme". Un peuple qui chante est un peuple heureux. J’aurais alors aimé qu’il y ait plus de fêtes de la musique et que les burkinabé chantent tous les jours plutôt que de gémir. Avant, on nous appelait le « pays du Yel kayé ». J’aurais aimé qu’on puisse continuer à vivre dans une psychologie sociale orientée vers ce qui est positif et non pas axé exclusivement ce qui ne va pas. Or, lorsqu’on est trop focalisé sur ce qui ne va pas, la tristesse prend le dessus et cela déteint sur le "vivre ensemble". Voyez-vous, on prie plus qu’avant ; mais souvent, on est comme persuadé que Dieu ne fera rien pour nous. Or, il faut mettre en avant la foi en Dieu, être optimiste et croire que demain serait meilleur, au lieu de vivre dans l’insatisfaction et le mécontentement généralisé. Nous savons d’où nous venons et la foi agissante en Dieu aiderait mieux une société comme la nôtre à plus d’optimisme et de positivité, plutôt qu’on se mette dans une situation de colère généralisée et permanente. Les problèmes réels et multiples que nous rencontrons trouveront une solution si nous revenons à une approche pacifique, apaisée et optimiste comme culturellement nous savons le faire. Jadis les burkinabè aimaient rire et chanter. C’était un peuple joyeux et plein d’espoir en l’avenir. Il n’y a pas de vraie fête de la musique dans le désespoir et la colère.

ArtBF : Parlant de colère et de contestations violentes, Madame SANGARE a-t-elle en projet sur l’incivisme ?
NS : Je continuerai à faire des albums car on dit que la musique adoucit les mœurs. C’est un puissant moyen de sensibilisation et d’éducation populaire si les contenus des textes sont bien pensés. Et la violence n’est pas seulement dans les rues mais elle existe aussi dans les lieux de culte. Il y a des formes de violences sournoises cachées et plus vicieuses que les violences brutes dans l’espace public. On tue plus aujourd’hui par la langue que par les armes. Tout ce qu’on peut dire à autrui pour détruire son estime et l’empêcher de se réaliser est une forme de violence. Jésus dit « venez à moi vous tous qui êtes fatigués et chargés et je vous donnerai du repos ». Ce sont les pécheurs que Jésus appelle à l’église pour se décharger de leurs fardeaux et changer de vie. Malheureusement, plusieurs croyants se prennent pour des saints et sont des juges impitoyables contre leurs frères plus vulnérables. Ils rejettent ceux qui viennent à la prière pour trouver le repos de leurs âmes. C’est une forme de violence extrême car ceux qui sont rejetés des lieux de culte parce qu’ils sont pécheurs ne trouvent plus d’autres lieux où aller. En toute humilité, nous ne pourrons pas changer positivement le visage de notre société sans que nous ne revenions à des valeurs de compassion, de miséricorde, de pardon et d’amour fraternel. Je parle des valeurs qui nous unissent et non celles qui nous divisent.
Patrick COULIDIATY

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