Critique littéraire : Soupirs, une œuvre poétique de Kadiata Dicko

Critique littéraire : Soupirs, une œuvre poétique de Kadiata Dicko

Entre plainte lyrique, mélancolique et une complainte à lire

 « J’aimerais refaire le monde / Un monde meilleur / Regarder la jeunesse s’épanouir / Voir flotter le sourire / Sur les lèvres de ceux qui ont souffert ». C’est par ces vers du poème inaugural « Espérance », à la page 17, que s’ouvre le recueil poétique intitulé Soupirs, paru sous la plume de Kadiata Dicko ; pour la première fois à Ouagadougou, aux éditions ICRA livre, en 2022 et réédité chez Hector-Adams, toujours à Ouagadougou, en 2023.

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Cette œuvre de 68 pages intervient après L’Affranchie (roman, ICRA livre, 2020) et Pépites du cœur (poésie, ICRA livre, 2022) de la même auteure burkinabè qui, après avoir fait de la littérature son violon d’Ingres, semble bien vouloir opter pour l’écriture comme sa profession.



À plus d’un titre, Soupirs – ce recueil d’une trentaine de poèmes (plus exactement vingt-neuf) – est une œuvre passionnante. Au fil des mots, des vers, des strophes, des poèmes et des pages, l’œuvre se décline et se lit comme les pas meurtris d’un cheminement douloureux, d’une pérégrination, d’un exode d’humains, surtout de femmes et d’enfants, dans un élan qui les pousse au cœur de leur quête de bien-être, de survie dont l’auteure se veut à la fois l’une des nombreuses victimes, mais surtout la voix.

Koba Boubacar DAO Écrivain – Critique littéraire

Les titres des poèmes sont évocateurs. Ils sont si éloquents qu’ils résonnent chacun comme une réponse en écho aux mots et aux interpellations de la poétesse, dans l’expression d’une vive douleur dont les stigmates peinent à s’estomper de sa mémoire. Ils se caractérisent par leur brièveté et leur concision, avec une fréquence de poèmes à titres composés d’abord d’un seul mot (11 textes) tels que « Espérance » (page 17), « Réfugiés » (page 34), « Mélancolie » (page 42), « Lumières » (page 44), « Immensité » (page 46), « Aurore » (page 48), « Désir » (page 50), « Privilège (page 51), « Imprévu » (page 53), « Dédain » (page 57) et « Vœux » (page 59). Viennent ensuite les huit titres à deux mots : « Immortel espoir » (page 27), « Ma tristesse » (page 32), « Les mots » (page 36), « Ma prière » (page 38),

« Ô paix » (page 39), « Regards perdus » (page 55), « Le patriote » (page 66) et « Mon ressenti » (page 67). Puis, nous avons les huit autres titres à trois mots : « Pour la patrie (page 19), « Je m’engage » (page 23), « Bâtir un monde » (page 25), « Cri du cœur » (page 30, « Dans ma bulle » (page 43), « L’infinie inquiétude » (page.49), « Feuille de route (page 60) et « Instinct de survie » (page 64). Et enfin, deux titres constitués de quatre mots. Il s’agit des poèmes « Résiste à l’appel » (page 21) et « Ne te bats point » (page 29).

Ce recueil de poésie offre un champ lexical dominé par la souffrance mais qui laisse entrevoir des lueurs d’espoir dans un appel à l’action, à l’engagement et au patriotisme face aux affres du terrorisme.

Soupirs est une œuvre remarquable. Elle l’est, aussi bien par son contenu thématique, que par la forme poétique, la langue et le style, la structure du recueil que par l’émotion et l’impact suscités chez la lectrice et chez le lecteur.

En effet, on y retrouve comme thèmes dominants : le désespoir, la radicalisation et l’extrémisme violent, la guerre, la misère, l’exil, la mort ; mais aussi l’espoir, la paix, l’amour, le patriotisme, etc.  L’œuvre reste soutenue comme par un fil conducteur, un message central, un engagement, une farouche détermination de Kadiata Dicko permettant de croire qu’il y a toujours de l’espérance où s’abriter, malgré les jours sombres qui nous habitent ou qui pourraient nous habiter.



Quant à la forme poétique du recueil Soupirs, l’auteure donne à lire des vers libres, généralement brefs et même très brefs dans leurs constructions.

 Comme figures de style, on y retrouve des métaphores, allitérations, anaphores, etc. dans des poèmes rythmés et dont la musicalité ne saurait laisser indifférent.

Pour ce qui est de la langue et du style, le lecteur remarque une langue simple, loin d’être érudite et hermétique avec aussi ces jeux de sonorités, cette syntaxe d’une construction dépouillée d’académisme, mais qui renforce toutefois l’image poétique des textes.  Cela constitue sans doute des aspects de l’originalité du style de l’auteure.

La structure du recueil laisse percevoir l’option d’une organisation libre des poèmes qui n’apparaissent pas dans un ordre chronologique ou thématique, mais présentent une sorte de cohérence interne à cette œuvre dédiée « À celles et ceux qui souffrent / Dans leur âme et dans leur chair… » (page 7).

La version audio

La préface de la deuxième édition de l’œuvre (pages 13-16), signée par Boubacar Dao confirme, si besoin était, tout le bien que l’on pourrait penser de cette œuvre qui suscite de profondes émotions et des sentiments évoluant de la mélancolie à la révolte, dans un monde où l’humain semble avoir tout perdu de sa valeur. Comme pour dire – à l’instar de l’écrivain et sémioticien burkinabè Dramane Konaté justement à propos de cette œuvre – que « ce sont les stigmates du désespoir, des relents de la déshumanisation avec cette masse informe des “refugiés“ appelés dans leur propre pays “déplacés“ pour ne pas heurter les sensibilités ».

Au moment de conclure son œuvre, Kadiata Dicko avoue dans le poème « Mon ressenti »  son amertume et son désespoir dans la dernière strophe : « Là-bas, au bout de la rue, ma fierté se dissipe / L’humanité ainsi suppliciée brise ma fierté / La démesure de mes ambitions s’écroule à la vue des miens / Qui ont fui les exactions des escadrons de la mort ».



Que dire du terme « soupir » qui compose le titre générique de cette œuvre ? Si le soupir est cette « inspiration ou respiration plus ou moins bruyante, dans les états d’émotion », ce profond soupir que pousse Kadiata Dicko, il est aussi en littérature cette plainte lyrique, mélancolique, cette complainte de la poétesse.

La première de couverture de l’œuvre renforce la symbolique du discours. C’est une fresque qui présente huit personnages, des sujets qui sont visages de femmes et d’enfants vulnérables dans le désarroi, sculptés par la misère et tenant des sébiles ou un bâton.

Soupirs s’inscrit comme une œuvre majeure de l’auteure Dicko dont la bibliographie, comprenant les œuvres précédemment citées, s’est enrichie ces deux dernières années de nouveaux titres : Épreuves, un recueil de récits, paru aux Éditions Hector-Adams, en 2024 et Univers et vicissitudes, un recueil de poésie qu’elle vient de publier aux Éditions Céprodif, en cette année 2025. 



Il convient surtout de retenir de Soupirs que loin d’être une œuvre de la résignation, elle se présente comme une « poésie de résilience » (pour reprendre l’expression de l’universitaire burkinabè Ernest Bassané) offerte par une originaire de Djibo, qui à l’instar d’autres contrées du Burkina Faso, n’a pas échappé au terrorisme qui sévit. C’est donc un livre dont la résonance avec l’actualité est cinglante. C’est une œuvre de la condition humaine qui, même ancrée dans le terroir de l’auteure, dépasse le cadre du pays de celle-ci pour s’inscrire dans l’universel.

On retiendra enfin que, c’est à cette œuvre que le jury a bien voulu décerner le trophée du Grand prix du livre de la Foire internationale du livre de Ouagadougou (FILO), pour le genre poésie, lors de la cérémonie officielle de clôture de cette biennale du livre en 2023.

Voici, tout simplement, une œuvre littéraire qui mérite bien une promotion au plan national et international.

 Koba Boubacar DAO

Écrivain – Critique littéraire