Dany KOUYATE, Réalisateur

Dany KOUYATE, Réalisateur

Dany KOUYATE , c’est ce jeune réalisateur qui a séduit le public burkinabé dans les années 95 avec son film “Keita, l’héritage du griot”. Un film qui relate l’histoire d’un jeune garçon, Mabo Keïta, qui fait l’école buissonnière pour écouter un vieux griot lui raconter l’épopée de Soundiata. En 2002, ce jeune réalisateur ramène sur les écrans d’Afrique et du monde, le film “Sya, le rêve du python”, une libre adaptation bien réussie d’une pièce de théâtre. A la faveur de la 5e édition du festival du film documentaire de création, Dany KOUYATE a présenté au public burkinabé son 3e film documentaire ” femmes, entièrement femmes”. Enfin, il est auteur de bien d’autres films dont les thèmes et le professionnalisme font aujourd’hui la fierté de l’industrie cinématographique burkinabé. Voici pour vous Dany KOUYATE, fils du célèbre réalisateur SOTIGUI KOUYATE


Dany KOUYATE( D.K) : Je m’appelle Dany KOUYATE, je suis cinéaste et metteur en scène de théâtre.

ArtisteBF (Art.): Pouvez-vous nous faire le point de vos réalisations en matière de films et de théâtre ?
D.K : Pour le cinéma, j’ai fait 4 longs métrages; il s’agit de :
1-“Keita, l’héritage du griot”,
2-“Sya, le rêve du python”,
3-“Ouaga saga”,
4-“soleil”
Je suis en train d’écrire mon 5e film qui s’intitule “Banjul”. C’est un film que j’ai prévu tourner en Suède et à Banjul en Gambie.
J’ai également à mon actif, 3 films documentaires

“Identité pour l’Afrique” avec le Professeur Joseph Ki ZERBO,
“Souvenirs encombrants d’une femme de ménage”,

3-Femmes, entièrement femmes”.
Ce dernier documentaire traite de la réparation des séquelles des mutilations génitales féminines. C’est un film positif, optimiste sur la question des mutilations. Parce qu’en général, quand on aborde la question des mutilations génitales, c’est toujours dans des aspects difficiles parce que c’est quelque chose d’humainement assez pénible, d’une certaine façon. Mais il y a eu très peu de messages concernant le travail de ceux qui essaient de réparer les dégâts et pourtant, il y a un gros boulot qui se fait derrière. Il y a même la première Dame du Burkina qui est très impliquée dans ce combat-là. Il y a tellement de femmes qui souffrent dans leur chair de ces pratiques quotidiennes. Il y a des femmes pour lesquelles faire l’amour, c’est une galère. Des femmes ont témoigné en disant que chaque fois que le mari s’approche d’elles, elles commencent à pleurer; parce que ça fait mal. C’est-à-dire que l’acte sexuel est une douleur pour elles; c’est quand même tragique.
Côté théâtre, c’est aussi 4 pièces. J’ai beaucoup travaillé avec le CITO (Carrefour International du Théâtre de Ouaga) dans le cadre justement du théâtre.
Art : Mais après réparation, l’homme a-t-il psychologiquement encore envie de faire l’amour avec une femme dont le clitoris a été réparé?
D.K : Le problème est posé du point de vue de l’homme et c’est là le problème. Le problème ne se pose pas du point de vue de l’homme mais ce qu’il faut voir, c’est du point de vue de la femme parce que ce qui est intéressant, quand on interroge ces femmes, elles évoquent le sentiment de récupérer quelque chose qu’on leur a coupé. C’est comme si on coupe un bras à quelqu’un et on lui remet un, avant même de savoir ce qu’il va faire avec ce bras, il est content de retrouver son bras; c’est le fait d’abord de retrouver son entièreté. C’est quand même quelque part une agression physique qu’on lui coupe quelque chose dont il avait besoin et donc tout d’un coup, il récupère cela, l’effet psychologique est très important au-delà du plaisir. La question du plaisir est une anecdote parce qu’il y a des femmes qui ont des clitoris mais qui n’ont pas de plaisir, il y a des femmes qui ne sont pas clitoridiennes. Il y a des femmes qui ont le clitoris mais qui ne l’utilisent pas.
Art : Pour quelles raisons?
D.K : Mille raisons! Il y a des femmes qui sont excisées mais qui pourtant prennent du plaisir tout le temps! Donc, ce n’est pas une question de plaisir. C’est une question d’abord de mutilation, une question d’injustice quelque part. Je ne pose pas le problème en termes de morale parce qu’on peut toujours expliquer les choses. Je crois que si l’on voit aujourd’hui les conséquences des mutilations génitales, avec toutes les explications des médecins et les souffrances des femmes, si on fait vraiment le point, le compte n’y est pas. il faut arrêter la pratique.
Art : Depuis le départ très regrettable de votre père, que comptez-vous faire pour perpétuer sa mémoire ?
D.K : C’est trop compliqué. Je ne me donne pas une mission pour perpétuer la mémoire de mon père. Je pense qu’il se suffit à lui-même. Son travail, son action est inscrite quelque part dans l’immortalité; donc je ne me sens pas investi d’un devoir quelconque par rapport à cela. Par contre, je me sens investi du devoir de retransmettre ce que j’ai reçu de lui; c’est un challenge pour moi.

Art : Et que ferez-vous concrètement ?
D.K : En l’occurrence, mon travail artistique. J’ai toujours dit que ma première école et ma dernière école, c’est mon père parce qu’avant même d’aller à l’école, je faisais de l’art avec mon père. Depuis 06 ans, je faisais la scène avec mon père, je montais sur scène avec lui. Ça, c’était avant d’aller à l’école. Et après ma formation universitaire, je continuais à apprendre à côté de lui et jusqu’au dernier jour de sa vie, j’apprenais soit en regardant, soit en écoutant, soit en posant des questions.

Art : Aujourd’hui, beaucoup de réalisateurs se rabattent sur le numérique parce que ce dernier format semble plus économique même si la qualité du produit reste à revoir. Quel est votre avis ?
D.K : Vous savez que nous vivons une période charnière, nous vivons une période de transition où la façon de faire le cinéma est en mutation avec une vitesse grand “V”. Moi, je ne peux pas dire que je suis très vieux même s’il y a des gens qui m’appellent déjà doyen. J’ai commencé à faire le cinéma avec la pellicule. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas ! Quand je faisais mes premiers films et que j’étais en salle de montage, on coupait la pellicule avec un couteau et il fallait bien réfléchir parce que si les coupes sont très rapprochées, ça va être difficile à coller avec du scotch. Donc, il fallait bien réfléchir avant d’agir. Maintenant, la capacité d’agir a été multipliée par 10; on coupe désormais virtuellement avec une souris d’ordinateur.

Aujourd’hui, il y a la façon de réfléchir et de travailler qui a aussi changé. Nous faisons parfois partie de ces générations qui doivent mettre leurs pendules à l’heure pour être dans le mouvement et souvent, ce n’est pas si évident.
Mais avec le format numérique, il y a des gens qui font des miracles dans le cinéma dit populaire. Ils font des miracles parce qu’ils arrivent à déplacer des gens dans les salles de cinéma. Il faut éviter de tirer vers le bas, disons plutôt que c’est bon, mais ce n’est pas arrivé.
Art : Depuis un certain temps, nos films ne vont plus à Cannes aussi …
D.K : Oui mais les films qui ne vont pas Cannes n’ont peut-être pas la prétention d’y aller. Est-ce que ces films ne veulent pas d’abord s’adresser à leur public ? C’est la question ! C’est bien de faire des films qui vont à Cannes; c’est mon souhait aussi. Mais après Cannes, que deviennent-ils ? Qui les regarde ? Où vont-ils? On peut faire un film de belle facture qui va à Cannes mais après, ce film peut ne pas être dans la logique industrielle du cinéma; C’est un problème. Pourquoi on ne s’en sort pas? Parce qu’on doit construire une industrie. Le cinéma, c’est du business aussi, ce n’est pas de l’art seulement. Nous devons penser à construire notre industrie cinématographique et pour cela, le cinéma populaire et le cinéma dit d’auteur que nous faisons, doivent marcher main dans la main parce que le cinéma populaire est comme le moteur de l’industrie parce que c’est eux qui créent la consommation, qui vont faire bosser les techniciens, les comédiens, qui vont faire rouler la billetterie et qui vont faire en sorte qu’on puisse s’appuyer sur nos propres forces quelque part.
Art : Êtes-vous d’avis que les comédiens ne sont pas très bien payés?
D.K : Oui, mais ça c’est un vrai problème parce que depuis longtemps, c’était comme ça. Je ne dis pas que c’est une raison de continuer mais je prends les choses historiquement parce que ça faisait partie des combats de mon père. Mon père était le premier à créer au Burkina ce qu’il appelait “l’ABCC”, “l’Association Burkinabé des Comédiens du Cinéma”. Cela a été initié par mon père parce qu’il s’est dit que ce n’est pas possible qu’on mette le comédien en dernier. Généralement, dans les pays où le cinéma fonctionne normalement, quand on arrive avec un scénario chez un producteur, il vous demande d’abord qui va jouer; c’est la première question. Tout commence par l’acteur qui va incarner le personnage; or chez nous, c’est le dernier. C’est un vrai problème professionnel et de fond que vous posez. Si on n’a pas compris que ça commence par l’acteur, cela veut dire qu’il faut recommencer tout à zéro. Mais ça, ce n’est pas seulement une question d’argent sinon ça devient une anecdote. C’est une question même de conscience artistique parce qu’on a beau avoir un beau scénario, s’il n’est pas bien incarné, il tombe à l’eau. Je pense que nos metteurs en scène doivent le comprendre.
Art : Que dites-vous de tous ces promoteurs de spectacles qui harcèlent la gente féminine par exemple avant de les accepter dans leur film ?
D.K : Ça, c’est un scandale et je trouve qu’il y a des gens qui ne méritent même pas le nom de réalisateur, même d’artiste. Un artiste est un manipulateur humain. L’art est humain avant tout; un art qui n’est pas encré dans l’humain n’est pas de l’art. L’art a une vocation humaine et quand on est dans des préoccupations humaines, on ne peut pas proposer le droit de cuissage.

Art : A l’égard de tout ce qui est dit, qu’est-ce que vous proposez pour relever le niveau du cinéma?
D.K : Le premier problème, c’est la formation. Les réalisateurs ont besoin de formation. Je pense d’abord que l’artiste, doit se cultiver parce que nous manquons beaucoup de la culture générale. Nos réalisateurs ont besoin de lire, de comprendre le monde, le cinéma, les différents cinémas, de s’informer, de voir des films, de regarder d’autres films, de regarder d’autres artistes. Aujourd’hui, nous sommes dans un monde de communication où tout est accessible. Si les gens étaient formés, s’ils lisaient, ils allaient comprendre que ça commence par l’acteur. Donc, il faut former les gens se forment et le théâtre entre autres, est une très bonne école pour cela.
Art : Qu’avez-vous à dire à propos des jeunes qui veulent vous contacter et qui ne savent pas comment s’y prendre?
D.K : Celui qui veut m’approcher, il n’y a aucun problème; je suis là..

Mai 2014