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Fespaco 2019 : Le film “Desrances” d’Apolline Traoré

Enfin, est-il temps qu’une femme ravisse la vedette aux hommes en remportant à cette 26 ème édition du Fespaco l’Etalon d’or de Yennenga?. C’est la question que nous nous posons à l’heure où ce festival célèbre son cinquantenaire et qu’aucune femme ne figure encore dans le palmarès des lauréats “Etalon d’Or”. La réponse n’est pas certes aisée parce qu’autant le festival est soucieux de la question d’équité, autant, il a un devoir de regard sur le talent.

 

“Donner l’Etalon parce qu’on est femme”, Apolline Traoré dit “NON”. C’est vrai que le souhait de la réalisatrice en tant que femme est que l’Etalon reviennent cette année à une réalisatrice. Mais attention ! avertit-elle. “il faut que l’œuvre le mérite vraiment ! “. A quelques heures donc de l’ouverture officielle de cette  26ème  “édition-cinquantenaire “, c’est le “Wait and see” dans le milieu des professionnels. Tracs, hantises, stress, anxiétés sont autant d’éléments qui campent les pensées et les regards de nos réalisateurs. Pour cette réalisatrice qui tient depuis quelques années l’étendard du cinéma Burkinabè, “il faut  prier, se battre du maximum qu’on peut et espérer…”.

Malgré une filmographie riche et la constance dans la réalisation, Apolline garde la tête sur les épaules. Après “Moi Zaphira,  “Sous la clarté de la lune” et “Frontières”, Apolline revient au cinquantenaire avec “DESRANCES”, un film qui nous replonge dans la période de la guerre civile de 2010 2011 en République de Côte d’Ivoire”. La particularité et les conditions de tournage de ce film, la Réalisatrice nous en parle dans cet entretien. Lisez plutôt :

 Vous êtes en compétition, vous allez à la conquête de L’Etalon d’or dans la catégorie long métrage avec “Desrances”? Etes-vous confiante de décrocher l’Etalon avec ce film?

On n’est jamais confiante lorsqu’on fait quelque chose. On  prie, on se bat au maximum qu’on peut et on espère. Moi je dis toujours dit qu’un prix ou une œuvre, c’est une cerise sur le gâteau. On ne fait pas d’abord un film pour avoir des prix mais pour que le film soit populaire et qu’il soit aimé et je me suis battue du mieux que je pouvais. J’y ai mis toutes mes tripes en espérant que le rêve que j’ai porté depuis deux ans soit enfin partagé avec le public. Mon plus grand succès, c’est de constater réellement que ce public adhère et apprécie ce que j’ai fait. Pour ce qui est maintenant des prix, étalon ou pas, c’est au jury d’en décider.

De quoi parle Desrances ?

” Le film se passe en Côte d’Ivoire, dans les années 2010-2011 pendant évidemment la crise Ivoirienne. Je ne parle pas de politique dans ce film. Par contre, je parle de l’effet que des guerres peuvent avoir sur un être humain.

C’est l’histoire d’un père et de sa fille. La fille essaie de prouver à son père qu’elle peut être son héritière aussi bien qu’un garçon. Sans vous en dire davantage, le film parle de la transmission du nom, de l’importance de la transmission du nom et de l’effet de traumatisme et des séquelles des guerres sur les survivants.

Dans quelles conditions avez-vous fait ce tournage ?

Ecoutez ! Réaliser un film à l’étranger n’est pas si aisé.

Fort heureusement, j’ai été bien accueillie en côte d’ivoire. J’ai eu d’excellents acteurs avec lesquels j’ai beaucoup travaillé. Je dirai même qu’ils ont été au-delà de mes attentes parce qu’ils ont compris tout l’enjeu du film. Vraiment, ils m’ont donné le maximum de ce qu’ils pouvaient. Tenez-vous bien que la plus jeune des stars n’avait que 10 ans lorsqu’on tournait. Donc, j’ai été réellement épatée par son talent.  Pour revenir aux conditions de tournage, je dirai que ce sont pratiquement des problèmes sur le plateau mais quand même dans une bonne ambiance. Avec l’obtention tardive de la subvention, chacun a mis le sien pour que ce film finisse bien et à temps. Nous avons donc pressé le pas pour être prêts pour le FESPACO.

Bande d’annonce du film “DESRANCES”

Était-il impérieux pour vous d’aller réaliser ce film en Côte d’Ivoire ?

Oui ! Le contexte et l’histoire que je voulais raconter me le commandaient absolument. Mon histoire se passe dans un pays où il y a eu une guerre civile, où des problèmes d’ethnie et de nom se subsistent. Pour une question de proximité et de contexte donc, la Côte d’Ivoire était pour moi le pays le plus proche et le mieux indiqué malheureusement pour le faire. C’est vrai que l’acteur principal d’origine Haïtienne commence son calvaire de guerre à Haïti avant de se réfugier en côte d’ivoire.  Il va évidemment subir deux guerres civiles ; d’abord dans son pays d’origine puis dans son pays d’asile. Donc, il était impératif pour moi de trouver un pays.

C’est vrai que nous faisons de la fiction mais une fiction basée sur une réalité et cette réalité pour moi, c’est justement cette crise de 2010 et 2011 en Côte d’Ivoire.

Ce n’était pas facile pour vous de retrouver les stigmates ?

C’était difficile ! parce que le problème est encore et évidemment sensible. Ma première crainte, c’était que chaque pays et chaque gouvernement n’ait peur que je ne vienne parler politique. Au regard donc de la sensibilité du contexte, j’ai pris des garde-fous en prévenant et mon ministère et l’armée ivoirienne par rapport à l’enjeu du film parce que je voulais replonger le spectateur dans cette période douloureuse de 2010. Il était donc absolument important que les deux pays comprennent ce que j’étais en train de faire et qu’ils s’assurent effectivement que je ne parlais que de l’impact de tout ce qui est guerre dans tous les pays du monde.

Evidemment, nous avons bénéficié de l’aide du ministère de la défense ivoirienne pour sécuriser la zone de tournage ; donc c’est clair que ce n’était pas facile pour cette organisation.

Le milliard du Président vous a-t-il soulagé ?

Soulagé oui ! mais pas suffisant. Ça ne peut pas suffire. Mon budget était à peu près de 800 millions de FCFA. Avec ce film, nous sommes aujourd’hui à 700 millions. Donc c’est sûr que la subvention de l’Etat qui est de 325 millions m’a énormément soulagée en sachant que j’avais déjà commencé à travailler sur ce film, à chercher des financements propres avant que la subvention de l’Etat n’arrive. Plusieurs personnes étaient déjà intéressées par mon projet et la subvention de l’Etat a été d’un apport appréciable.

Il faut maintenant que nous, réalisateurs ou bénéficiaires de ce fonds apportions des preuves que l’argent qu’ils nous ont remis a été bien utilisé. Et cela ne pourrait se traduire que par la qualité de nos films.  Vous savez, il y a des signes qui ne trompent pas. Quand on vous donne de l’argent pour servir à la réalisation d’un film, dès la projection, on sait si l’argent a été injecté dans le film ou pas. Les professionnels le savent…

“Desrances ” a été sélectionné parmi les 1000 films enregistrés par le FESPACO. Quelle est votre appréciation ?

C’est une satisfaction, un honneur et un privilège qu’il ait été déjà sélectionné. C’est déjà un premier pas de franchi ; cela veut dire que le comité l’a apprécié.

Créd ph /Les Films Selmon : Clap de Fin du film DESRANCES.

Vous êtes aujourd’hui considérée (malgré votre modestie) comme étant le porte étendard du cinéma burkinabè avec une filmographie constante et de plus en plus construite depuis un certain nombre d’années. Est-il temps enfin qu’une réalisatrice burkinabè décroche l’Etalon d’or?

Une femme ! tout simplement ; pas seulement burkinabé (rires). En 50 ans, ne serait-ce une femme ! On a entendu dire que c’est parce que nous ne sommes pas assez nombreuses. La quantité implique-t-elle forcement la qualité ? Je me pose la question. Je pense que ces dernières années, il a eu quand même suffisamment de femmes bien que nous étions 2 ou 3 femmes dans la sélection à présenter de belles œuvres.

Mais je pense qu’il est temps quand même d’honorer la femme si et seulement si l’œuvre le mérite. Je ne dis pas forcément de donner un prix à une femme parce qu’elle est femme. NON !

Quel est votre regard rétrospectif sur ce festival ?

(Soupir !) Il a évolué au regard de la qualité de certains films. Je me rappelle qu’à mon premier FESPACO, l’affluence n’était pas aussi impressionnante.  Aujourd’hui, il y a beaucoup plus de monde et on en parle encore plus dans le monde entier ; c’est vraiment merveilleux. C’est véritablement la représentation de notre cinéma burkinabé et africain qui grandit et se bonifie au fil du temps.

Vous savez, il n’y aura pas une seule édition du Fespaco où vous n’entendrez pas critiquer le festival. Ils ont fait ci ! Ils ont fait ça ! Fermons un peu nos clapets et encourageons les organisateurs ! Le fespaco a tenu 50 ans. On a vu des festivals qui ont brillé de 1000 feux et qui n’ont duré que le temps d’un feu de pailles. Donc, il faut qu’on soit fier de célébrer ce FESPACO qui a tenu 50 ans et féliciter le Burkina Faso qui l’a toujours si brillamment organisé.

Quel avenir donc pour les cinémas africains ?

Lorsqu’on parle du cinéma burkinabé, c’est toute une industrie qu’il faut créer. Il faut que les politiques comprennent ce que nous faisons et c’est dans ce sens que je salue la première subvention de la présidence du Faso. Si cela devait continuer, le cinéma burkinabè ira loin. Avant, cette première subvention, ce n’était pas évident parce que nous avons dévié du professionnalisme.

Quand je parle de professionnalisme, il faut faire la part des choses entre le cinéma commercial et le cinéma d’auteur ; on ne peut pas tout englober. Et qui dit professionnalisme, parle aussi de lois, de règles et de la censure sur la qualité. Il faut expliquer aux politiques et aux bailleurs de fonds ce que c’est que l’art, les besoins que nous avons dans ce cinéma.

Quand on ne leur explique pas qu’un film peut coûter 15 millions ou 1 milliard, ils ne comprennent pas.

A travers la subvention du Chef de l’Etat, nos autorités politiques font preuve déjà que le cinéma est important et qu’il peut amener notre pays très loin.

Le FESPACO a-t-il encore de beaux jours devant lui ?

Oui ! J’en suis convaincue.

Cred Ph /Les Films Selmon : Tournage DESRANCES

Etes-vous pour les films à petit budget ? Est-ce une étape ?

Non ! ce n’est pas une étape mais plutôt un choix. Si un réalisateur a envie de faire des petits films pour remplir des salles qu’il le fasse ; je l’encourage. Il n’y a aucun problème. Vous savez Nollywood est à côté, ils font des films à petit budget et ils remplissent les salles, ils ont beaucoup d’argent. C’est un cinéma commercial dont on a besoin pour alimenter les salles et pour se faire de l’argent ; c’est important. Ce n’est pas un problème d’être pour ou pas, c’est important et nécessaire. Tout ce que je dis par rapport à ces films à petit budget, il faut qu’on fasse la part des choses.  Un film à petit budget qui peut aider à la formation, générer de l’argent et de l’emploi, c’est important. Maintenant quand on choisit ce type de cinéma, c’est-à-dire qu’on a choisi de ne pas passer 4 à 5 ans à chercher des financements pour faire d’autres films. Mais le danger c’est de penser qu’on a rempli des salles avec ce genre de film, qu’on peut compétir avec des films qui ont coûté 1 million d’euros. Ce sont deux choses différentes.

Vous vous situez dans quels registres?

J’ai commencé par des petits films. Mes premiers longs métrages sont sous la clarté de lune, c’était un petit film. Après c’est le film “Moi, Zaphira” avec un budget légèrement consistant. C’est avec le film “Frontières”, un film à mon avis assez construit que j’ai eu la prétention de prendre ce film pour compétir avec des films de la même catégorie. Croyiez-moi !  je suis passée par là, j’en ai fait de petits et des grands. “Frontières m’a couté plus de 400 millions de francs CFA, “Desrances”,  plus de 700 millions de francs CFA. Peut-être que mon prochain film me coutera plus de 2 milliards.

Donc on ne verra plus Apolline faire des films populaires ou à petit budget ?

Non ça ne m’intéresse pas!

Vous ne cherchez plus la conquête du public?

Ce n’est pas seulement la recherche du public qui m’intéresse. Si c’est l’adhésion du public, j’en ai eu l’occasion avec “Frontière”.  Quand vous parlez de conquête de public, à quoi faites-vous référence ; au public local ? Attention ! moi je ne fais pas du cinéma pour que ça reste local. C’est mon choix ! S’il y a certains qui le veulent c’est leur choix. Je n’ai pas passé 4 ans de formation à l’école pour réaliser des films qui vont rester au niveau local. Non! Je veux faire des films pour que le nom Burkina Faso ou  que le film d’Apolline Traoré du Burkina Faso sorte du Burkina. Mais s’il reste au Burkina,  ça ne sert à rien.

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