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Révolution du 04 août 83 : Jean Hubert Bazié témoigne …

Tout n’a pas été si rose pendant la Révolution Démocratique et Populaire (RDP) déclenchée le 04 août 83. Elle a été aussi entachée d’exactions et ce, de la part des CDR. C’est le Capitaine Thomas SANKARA lui-même lors d’une rencontre à la maison du peuple de Ouagadougou qui faisait le constat en affirmant qu’il y avait dans le rang des Comités de défense de la Révolution, des CDR “Brouettes”. Jean Hubert Bazié s’en souvient :

 

Jean Hubert BAZIE conseiller de presse en techniques de l’information à la retraite.

 

“Les CDR avaient leurs faiblesses et les révolutionnaires étaient les premiers à le reconnaitre”.

 

Quel était la responsabilité que vous occupiez pendant la période révolutionnaire ?

Je peux dire que j’étais un militant de base. Je fais parti des CDR de base du secteur 30 où je résidais.  Vous savez,  il n’y avait pas de place attitrée  pour les gens sous la révolution démocratique et populaire (RDP). Vous vous rappelez que périodiquement chaque année, le gouvernement était en vacances et les 4 coordonnateurs qui étaient Thomas Sankara, Blaise COMPAORE, Henri Zongo et Boukary Jean Baptiste LENGANI se retrouvaient pour reformer un nouveau gouvernement. Il n’y avait pas de privilège ni de poste attitré pour quelqu’un en dehors de ces quatre coordonnateurs que je viens de citer. Donc, en tant que militant de base, je participais aux activités de la révolution démocratique et populaire. L’avantage absolu que j’avais si je peux le qualifier ainsi, c’est que j’ai été pendant un temps, Directeur de la presse présidentielle. J’ai eu aussi cet avantage d’avoir connu Thomas Sankara quand il a été nommé Secrétaire d’Etat à l’information. Je l’ai suivi depuis ce temps jusqu’au 15 octobre 87. Et en tant que directeur de la presse présidentielle, j’avais accès à un certain nombre d’informations, j’avais la possibilité de le rencontrer. Ce travail en commun a tissé une amitié entre nous et je crois que j’ai pu à ma façon apporter ma modeste contribution au rayonnement de la RDP.

Il n’y avait donc pas un courant politique qui vous liait à Sankara ?

Non ! Je vais vous dire un secret !  Quand nous nous sommes rencontrés Thomas Sankara et moi, c’est véritablement une sympathie qui s’est nouée. Quand il a accédé à la présidence, il a voulu savoir si j’étais membre d’un parti politique ; j’ai dit non !

Qui vous a introduit pour la première fois chez le Président Thomas Sankara ?

C’est fidèle Toé, l’ancien ministre de la fonction publique sous la révolution. Fidèle Toé et moi, nous nous connaissions depuis l’université dans les années 68-69. Et je crois que quand on connait quelqu’un avant qu’il ne soit dans l’administration ou qu’il ait des responsabilités dans la vie ; on a une claire vision de sa vraie personnalité ; même s’il change, il ne changera pas fondamentalement. Je crois que c’est cette confiance et cette connaissance que Fidèle Toé avait de moi qui l’a amené à me recommander à Thomas Sankara.

Quels sont vos meilleurs souvenirs de cette époque ?

L’un des éléments positifs de la révolution, c’est le fait que les premiers responsables allaient à la base, étaient en contact permanent avec la base, échangeaient avec la base et formulaient des projets   qui pouvaient bénéficier au plus grand nombre. Je prends la question du Sourou.  Quand on a voulu engager le travail pour le barrage du Sourou et pour la production agricole et maraîchère, Thomas Sankara s’est rendu sur place.  Il est resté toute une nuit.  Il a eu beaucoup de consultations et il a voulu voir sur le terrain comment les travaux avançaient. Il n’est pas de ceux qui initient un projet et qui attendent le jour de l’inauguration pour que les médias viennent faire la parade. Il encourageait surtout la population à s’investir.

Un autre exemple.  Les villageois du barrage de Zam ont construit un barrage par la force de leurs mains, par leur mobilisation. Malheureusement, une pluie a détruit une partie du barrage. Quand Thomas Sankara l’a appris, il a envoyé les Caterpillars et tout ce qu’il y avait comme matériels lourds pour refaire le barrage. Vous voyez, il est d’accord pour que les gens s’investissent quitte à ce que l’Etat intervienne après. S’il y a quelque chose à faire, il peut le faire pour secourir les gens et réhabiliter leur travail. Ce ne sont pas les engins lourds qui font la transformation mentale ou et qui introduisent   la dynamique du développement. C’est l’homme lui-même, sa façon de penser, sa manière d’agir dans le sens de l’intérêt général des masses populaires comme on nous le disions à l’époque.

Les CDR en tant qu’organisation de veille

Il y avait dans les CDR du bon comme du mauvais. Et comme Sankara l’avait dit à la conférence nationale des CDR, il y avait des bons CDR et des CDR “brouettes”.  Je me rappelle que c’est au moment où tout le monde à la maison du peuple louait les CDR et en faisait des “St Simon” et des Dieux, Thomas Sankara est venu renverser la vapeur en dénonçant certaines pratiques des CDR. Il y a des mauvaises choses qui se faisaient et il faut corriger. Et c’est à cette conférence qu’il a dénoncé les “CDR brouettes”.

Les CDR étaient donc la structure de base de la révolution à laquelle tout le monde était convié, “grands” comme “petits”. Il y a des grands qui estimaient qu’ils étaient suffisamment “grands” pour ne pas se rabaisser et s’asseoir à côté des mécanos, des cultivateurs et autres chômeurs.

Les CDR qu’on considérait comme de petites “gens”, souvent même sans niveau, c’est avec eux que des intellectuels de bonne volonté ou qui avaient une certaine sagesse, se sont battus pour construire le Burkina révolutionnaire à travers notamment plusieurs activités gratuites. Ils s’investissaient de manière désintéressée. C’est pourquoi d’ailleurs quand on demande aujourd’hui à quelqu’un de faire des travaux d’assainissent qui les profitent à eux-mêmes, ils disent en ironisant qu’ils ne sont pas des “CDR” parce que ce sont les CDR qui travaillaient gratuitement pour le pays.  Alors, c’est comme s’il fallait qu’on les paye pour qu’ils puissent s’assumer ; ce qui est paradoxal. En dehors de ces activités de développement, les CDR avaient un rôle de veille et de lutte contre tout ce qui avait comme velléité de renverser le mouvement révolutionnaire.

Quelques anecdotes qui sont restées en mémoire et qui ont été des points forts.

Le cas du lotissement.

Il y a des gens qui n’habitaient pas en non loti et qui n’avaient pas encore construit. Quand les lotissements ont été engagés, ces gens-là se sont précipités vers la zone du lotissement pour faire acte de présence et dire que telle ou telle parcelle nue leur appartenait.

En fait, le lotissement concerne ceux qui n’ont pas de parcelles et qui habitent la zone non lotie. Ce qui veut dire que pour prétendre à une parcelle, il faut d’abord que vous soyez recensés comme résident effectif en non loti. Des numéros sont attribués à tous ceux qui ont construit et qui habitent en non loti. Or, pour le cas précis dont je vous parle, il n’en est rien !

Alors, c’est là qu’on a vu des plaques que des gens (venus on ne sait d’où) clouer sur des karités pour matérialiser leur espace afin d’avoir un numéro. C’est une manière détournée pour dire que l’espace dans lequel se trouve l’arbre leur appartient.

Mais tout cela étant sans compter avec la logique révolutionnaire. En effet, après les numéros attribués, l’autre étape consistait pour la personne désireuse d’avoir une parcelle à monter sur une table placée au milieu des résidents de la zone non lotie. Et là, on demande aux résidents si la personne qui est actuellement sur la table est connue des habitants du non loti. Est-ce qu’il habite dans la zone ? Vous voyez bien que c’est difficile dans ces conditions d’avoir une parcelle ou de tricher si vous n’habitez pas la zone.

Les faits qui ont quelque fois terni l’image de la révolution

Les CDR avaient leurs faiblesses et les révolutionnaires étaient les premiers à le reconnaitre. De par la composition des CDR, il y avait des insuffisances et des exactions. Thomas SANKARA lui-même avait donné un exemple de ce type d’abus de pouvoir. Le responsable CDR qui rencontre son rival chez la   fille qu’il courtise tente par des manières d’intimidation et sous couvert de sa responsabilité CDR de chasser son rival. De temps en temps, il jette un regard sur sa montre et quand il est minuit ou presque, il dit qu’il est temps pour son rival de rentrer ; sinon, les CDR qui patrouillent vont s’occuper de lui.

Il y avait des abus c’est vrai ; mais les CDR ont produit beaucoup plus de travail positif que négatif. Et je crois aussi que l’aspiration personnelle, les ambitions personnelles, les rivalités ont minées l’appareil d’Etat au sommet. Et il y avait aussi cette peur que la révolution avait créée chez les pouvoirs coloniaux et néocoloniaux, la fascination que la révolution exerçait particulièrement sur la jeunesse et tout cela inquiétait les adversaires, sinon les ennemies de la révolution ; toute chose qui a acté le 15 octobre 1987.

Le licenciement massif des enseignants (environ 1 700) des écoles primaires !

Ah ! ça c’est un point particulier. L’avènement du CNR a coïncidé avec la tenue du congrès du Syndicat National des Enseignants Africains de Haute-Volta (SNEAHV). Ce syndicat avait décidé de combattre le CNR avant même que le régime ne pose des actes et ne montre son orientation réelle.  Malgré la mise en garde du CNR, le Syndicat est passé outre ; ils ont défini le CNR comme leurs adversaires. Le CNR a aussi réagi. C’est une réaction d’ordre politique. Il y a eu des dommages plus que collatéraux par rapport au monde enseignant et par rapport à l’enseignement en général puisqu’il a fallu recruter des gens formés à la hâte pour compenser le manque d’enseignants.

Je vous disais qu’en 87 juste avant le coup d’Etat, Thomas Sankara avait pris un arrêté réintégrant les mêmes enseignants. Bien évidemment, ceux qui étaient contre Thomas Sankara n’ont pas diffusé cet arrêté. J’étais le directeur de l’hebdomadaire l’intrus et j’ai été celui-là même qui a publié cet arrêté dans l’hebdomadaire l’Intrus.  Après le coup d’Etat de 1987, il a eu une annonce disant qu’on reprend les enseignants licenciés. Mais c’était une pure propagande pour récupérer la sympathie de ses enseignants. Sinon, la reprise de ces enseignants licenciés avait été déjà signée avant le 15 octobre 87.

Pensez-vous que la révolution pouvait survivre à la mutation institutionnelle actuelle et à l’incivisme que connait aujourd’hui le Burkina ?

La révolution avait introduit un certain ordre qui ne laissait pas de place à l’incivisme. La révolution, c’était la culture du civisme, la responsabilité à la base et de l’engagement citoyen au profit du plus grand nombre. Depuis 87, la dégradation a été continue. Les pouvoirs qui se sont succédé et je parle particulièrement du pouvoir de Blaise Compaoré en partie du pouvoir de Rock Marc Christian Kaboré qui est une mutation de Blaise Compaoré, n’ont fait que détricoter la révolution. Il n’y a plus de responsabilités à la base, il n’y a plus de surveillance de l’administration, il n’y a plus de sanctions ni de transparence. Il n’y a plus de travail collectif.

On dit que le Rwanda est admirable par sa propreté. Mais le président Rwandais ne cache pas le fait qu’il s’est inspiré de l’expérience révolutionnaire du Burkina Faso. Comme je l’ai dit dans l’appel que le comité d’initiative a lancé en la faveur donc du 4 août, nous avons voulu par cette initiative du mouvement de réhabilitation de la patrie, prendre à notre compte tout ce qui a été fait positivement sous la révolution.  Ce comité est composé du doyen Ismaël Diallo, de Ambroise FARAMA, de Cyprien NANEMA qui était membre du CNR et de Madame Ramata GANOU qui était la Coordonnatrice générale des services.

Nous avons voulu inviter les gens à s’unir et à s’inspirer de nos héros tels que Ouinzzin COULIBALI, Nazi BONI, Thomas SANKARA, les gens comme Norbert Zongo, Hama Arba DIALLO pour renouveler la dynamique citoyenne, la responsabilité et engager le Burkina dans un monde de valeur et de culture du bien-être commun.  C’est le sens de cet appel. Nous pensons que véritablement quand on a une démarche électoraliste dans un cadre de démocratie libérale, on a des contingences. La révolution avait les mains plus libres plus qu’un pouvoir qui s’installe par les élections. Dès qu’on vous installe après des élections, vous pensez déjà à la prochaine élection.

Propos recueillis par Patrick COULIDIATY

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