« Histoire de vocation d’un séminariste »
Entre l’appel de l’autel et l’appel d’un visage (au charme à défroquer un moine ?), un séminariste apprend que la fidélité ne se décrète pas : elle se conquiert au cœur du doute. Prêtre ou elle ? est le roman d’une vocation à l’épreuve du cœur.
Un roman de vocation
Sous-titré Histoire de vocation d’un séminariste, le roman Prêtre ou elle ? de l’abbé Simon Jude Conseiga s’inscrit dans une veine encore peu fréquentée de la littérature burkinabè d’expression française : celle du récit de vocation, où un prêtre, la plume à la main, transforme l’expérience intime du discernement en matière romanesque. Le titre, d’une brièveté dilemmatique, pose l’alternative avant même la première page : Dieu, ou une femme. Tout l’ouvrage consistera à montrer que cette alternative n’est peut-être pas aussi tranchée qu’elle le paraît.
L’histoire
Le narrateur, Alex, entre au petit séminaire Saint-Damien de la Sainte-Famille, à Faso-ville, dans un pays baptisé « Volta Faso ». Issu d’une famille modeste et pieuse, élève brillant, il nourrit depuis l’âge de douze ans le rêve de l’autel. Tout bascule le jour d’un match de football contre le lycée mixte Saint-Urbain : il y rencontre Alicia, et c’est le coup de foudre. S’ensuivent la correspondance des vacances, le téléphone introduit clandestinement au séminaire, les escapades dans la forêt, la visite chez la jeune fille brutalement interrompue par le retour de ses parents.
Le jeune homme quitte le séminaire pour se rapprocher d’Alicia, échoue au baccalauréat, se reprend sous la surveillance de ses parents et décroche le diplôme avec la mention « excellent », assorti d’une bourse pour le Canada. Il choisit pourtant le grand séminaire, sans avoir rompu avec Alicia. Surpris avec elle dans un restaurant par ses formateurs, il bénéficie d’une indulgence qu’il attribue à ses prières. À l’approche de la prise de soutane, il met fin à la relation amoureuse et propose de la transfigurer en agapè, cet amour désintéressé. Ordonné prêtre, il exerce dans une paroisse rurale ; il retrouve des années plus tard Alicia, sur le point de se marier, et les deux anciens amants clôturent leur histoire dans la gratitude. Une postface propose enfin une neuvaine pour les prêtres, composée à l’occasion des 125 ans d’évangélisation du Burkina Faso.
Les thèmes
Le cœur du livre est le dilemme entre vocation et amour humain, décliné sous les noms de tentation, de dualité, de tiraillement. Autour de lui gravitent des thèmes secondaires bien venus : l’obéissance et la transgression du règlement, la place décisive de l’accompagnement spirituel et du soutien parental, le prix de l’égarement (l’échec au baccalauréat en est la sanction la plus concrète) et la vertu pédagogique de l’aveu fait aux parents. La thèse de l’auteur, énoncée en toutes lettres au dernier chapitre, est que l’amour humain et l’engagement spirituel « peuvent coexister de manière harmonieuse » lorsque l’amour est purifié en agapè. Le propos est limpide, et profondément chrétien.
Un témoignage sur la vie de séminaire
L’un des mérites majeurs du roman est sa valeur documentaire. Le lecteur y découvre, de l’intérieur, le quotidien d’un séminaire : réveil à 5 heures 30 minutes, messe et gymnastique matinales, lecture surveillée, travaux manuels (le « TM »), méditation du soir avec le père supérieur. Il y apprend le vocabulaire d’un monde clos, comme la « korocratie » des anciens sur les nouveaux, la figure des « hors-la-loi », le conseil des formateurs, l’année de l’admissio. Les notes de bas de page, discrètes, accompagnent ce lexique. Il y a là un savoir de première main, rare et précieux, qu’aucun essai ne rendrait avec autant de chaleur.
Construction et écriture
L’ouvrage compte sept chapitres, chacun ouvert par une courte maxime qui en donne la clé. Le récit, mené à la première personne et rétrospectivement, s’ouvre sur un prologue qui annonce la paix finalement retrouvée avant de revenir aux origines, avec ce soupir qui scande le livre : « Ah, Alicia… ». Le procédé installe une tension douce : le lecteur sait que le héros arrivera au port, et se demande à quel prix.
L’écriture est claire, sobre, d’une sincérité qui désarme. Elle est aussi la partie la plus fragile du livre. Le récit procède davantage par déclaration que par scène : les états d’âme sont nommés (« tourbillon », « dualité », « tiraillement », « conflit intérieur ») plus qu’ils ne sont montrés, et les mêmes formules reviennent d’un chapitre à l’autre au point de ralentir la progression. Certains passages tiennent de l’homélie ou de l’essai, comme la longue réflexion du chapitre 5 sur la vocation et l’amour, et suspendent l’action au moment où elle devrait s’accélérer. Les dialogues, très explicatifs, font parler les personnages comme des porte-parole de la thèse plutôt que comme des êtres de chair.
Les personnages en pâtissent. Alex est attachant par sa franchise, mais ses failles (obstination, timidité) sont annoncées plus que mises en jeu. Alicia, dont la beauté et la piété sont louées à l’envi, reste une figure idéalisée, presque sans voix propre ni désir qui lui appartienne. Quant aux tentations, elles sont toujours désamorcées à temps, par l’arrivée providentielle de parents, par une indulgence inattendue des formateurs, si bien que le danger demeure plus verbal que réel et que la tension dramatique s’en trouve émoussée. Les rares touches de couleur locale, comme la concession d’Alicia ou le restaurant « Les Délices du baobab », sont au contraire parmi les plus réussies : on aurait souhaité en trouver davantage.
On relèvera enfin une tension intéressante entre la transposition fictive (« Volta Faso », « Faso-ville ») et l’ancrage résolument réel de la postface, qui renvoie au Burkina Faso et à ses 125 ans d’évangélisation. Elle marque le passage assumé du romancier au pasteur : le livre se referme sur une prière, et c’est cohérent avec sa vocation d’édification.
Prêtre ou elle n’est pas un roman d’analyse psychologique ; c’est un livre de témoignage et d’édification, écrit avec droiture. Sa force tient à la justesse de son sujet, à la fidélité de son décor et à une foi qui ne triche pas avec la fragilité humaine : le héros n’est ni un saint précoce ni un renégat, mais un jeune homme qui apprend, par l’échec et la grâce, ce que « choisir » veut dire. Une réécriture plus resserrée, qui incarnerait les scènes, donnerait à Alicia une parole et un point de vue, et accepterait que la tentation coûte quelque chose, ferait de ce récit un roman plus dense encore.
Tel qu’il est, l’ouvrage trouvera un public naturel parmi les séminaristes, les jeunes en discernement, leurs formateurs et les familles qui les accompagnent. Il leur dit, avec simplicité, que le doute n’est pas l’ennemi de la vocation, et que celle-ci peut sortir plus ferme d’avoir traversé le feu du cœur.
Koba Boubacar DAO
Écrivain – Critique littéraire
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