Il est des cadeaux qui ne se déballent pas, mais qui se lisent. Le jour de ses seize ans, Pog-nèré, lycéenne de Sen-yiri, à Ouagadougou, attend une moto. Sa mère, après un an de promesses repoussées, lui tend un paquet beaucoup trop petit : un livret manuscrit. « Un livre ? » Le visage de l’adolescente s’assombrit, et les invités, eux, réclament la lecture à haute voix. C’est de cette déception initiale que naît tout le roman d’Agathe Valentine Consuelo Sinaré : un récit qui parie sur la parole de la mère contre l’impatience de l’enfant, et sur le livre contre l’objet qui se consomme. Paru aux Éditions Hector-Adams, en 2022, ce roman de 122 pages précède La Paix, j’y crois – Pour la Paix, je m’engage (essai, 2012) et L’Espoir des ruines (poésie, 2020) de la même écrivaine burkinabè.
Un récit à tiroirs
La construction est le premier atout de l’ouvrage. Trois récits s’emboîtent. Le cadre est la fête d’anniversaire, racontée à la troisième personne : la pénombre du salon, la lumière qui revient, le gâteau au miel, la chanson entonnée en français puis en mooré. À l’intérieur, la lettre de Mman Tiiga, longue confidence maternelle qui retrace la vie de sa fille depuis sa naissance et lui lègue ses conseils. Au cœur de cette lettre enfin, un conte, celui de la belle Bissongo, fille unique élevée par une mère seule, mariée, séparée de sa mère, puis devenue guérisseuse de renom après sept jours passés chez les lutins de la forêt.
Le jeu de miroirs est limpide : Bissongo et sa mère Poko répondent à Pog-nèré et à sa mère Tiiga. Dans les deux cas, une mère élève seule une fille exceptionnelle, et c’est par la transmission que l’amour s’exprime. La dédicace, adressée aux enfants que personne ne félicite, aux parents qui élèvent seuls, aux femmes qui luttent pour devenir mères, annonce d’emblée cette hospitalité du texte envers les familles que les statistiques oublient et que la littérature met rarement au centre.
Un ancrage culturel assumé
Le roman ne flotte jamais dans un « ailleurs » indéterminé. Les rues sont celles de Dagnoën, de Wemtenga, de Zogona ; les plats s’appellent benga, boal-boala, kanzaga ; la robe de fête est en Faso danfani ; les tresses sont des nattes mossé ; l’enfance évoquée par la mère se joue au waré, entre veillées de contes et danses du warba. Des notes de bas de page traduisent, commentent ou interprètent les termes (le benga, la maroaka, la Maison « Pog-gnaandoogo » …) et font du texte un petit lexique vivant, utile au jeune lecteur d’aujourd’hui qui n’a peut-être plus ces mots à portée d’oreille.
On retiendra aussi l’humour discret de certaines scènes, comme l’épisode de la petite Bissongo qui renonce au haricot après avoir cru que le gros ventre d’une voisine en était la conséquence : la plaisanterie moaga sur le benga et les femmes enceintes y est racontée avec une tendresse qui désarme.
Un manifeste éducatif
Joyeux anniversaire est, assumé et revendiqué, un livre d’éducation. Amour maternel et filial, respect des aînés, civisme, patriotisme, honnêteté, humilité, goût du travail : la lettre déroule le catéchisme des « vertus ancestrales ». Mais l’auteure l’ancre dans les préoccupations du Burkina Faso contemporain. Elle met en garde contre l’extrémisme violent et la radicalisation, contre la corruption, contre la cupidité, contre la délinquance juvénile, et la parabole de Kiissa, le collégien qui saccage un feu tricolore avant d’être renversé à ce même carrefour, dit en quelques lignes ce que dix discours civiques n’exprimeraient pas aussi bien : on ne revendique pas ses droits en détruisant ce qui est à tous.
Le passage le plus audacieux est sans doute celui où la mère invite sa fille à se méfier de la religion qui divise :
« Si Dieu existe, Dieu n’a pas de religion. Ce sont les hommes qui ont une religion. »
Dans un pays qui a fait de la cohabitation des croyances l’une de ses fiertés et qui voit aujourd’hui ce pacte menacé, la page a la force d’un plaidoyer. S’y ajoute un clin d’œil littéraire réjouissant : quand les adolescents tombent, à la bibliothèque du lycée, sur un roman intitulé Le Monde s’effondre, ils éclatent de rire et répondent d’une seule voix que, pour eux, le monde renaît de ses cendres. La réplique salue Chinua Achebe tout en le contredisant gentiment, et dit assez bien l’esprit du livre : une confiance têtue en la jeunesse.
Cette confiance se double d’un véritable plaidoyer pour la lecture, que l’auteure place dans la bouche de ses personnages (« le livre, c’est le diamant noir de la vie »). Le propos n’est pas neuf, mais il est ici porté par une intrigue qui le démontre : c’est un livre qui réconcilie Pog-nèré avec sa mère, et ce sont les lectures qui préparent ensuite ses succès scolaires.
Une écriture de la voix
La langue de Sinaré est celle de l’oralité. Les apostrophes affectueuses scandent la lettre (« ma jolie fée du Sahel », « ma grande guerrière », « mon petit cœur »), les anaphores font monter l’émotion, les proverbes et les maximes ponctuent chaque conseil. On entend une mère qui parle à sa fille la nuit, et l’on comprend que le livre cherche moins l’élégance narrative que la chaleur d’une voix. Quelques fulgurances en naissent, notamment dans les pages où la mère demande pardon pour sa sévérité : l’éducatrice « très dure » y avoue ses limites, et le texte gagne en humanité ce qu’il perd en assurance.
Quelques réserves
Le revers de cette générosité est la saturation. Les conseils s’empilent, les formules d’amour reviennent presque à l’identique (l’amour « socle de toute vie », le monde « haine et désolation » sans lui), et l’hyperbole, qui sied à la tendresse maternelle, finit par émousser son propre effet. Un resserrement de la lettre, d’un bon tiers peut-être, aurait donné plus de relief à ses meilleures pages.
Le didactisme, ensuite. Les personnages valent surtout comme porte-voix : Pog-nèré reçoit plus qu’elle ne vit, et ses amis Mzoa ou Kouka le bibliothécaire n’existent guère que pour relayer le message. Le dénouement, où une simple campagne lycéenne de sensibilisation couvre en quelques lignes toute la contrée de bibliothèques, est plus proche de la fable que du roman, et il faut le lire comme tel.
Enfin, l’univers moral du livre est résolument traditionnel : l’épouse doit être soumise, ne jamais « abandonner », honorer sa belle-famille, et la mère revendique le bâton (« Qui aime bien, châtie bien »). Le lecteur d’aujourd’hui pourra s’en étonner, d’autant que le récit contredit en partie sa propre morale : Pog-nèré étudie le bâtiment et rêve de médecine ou de droit, Bissongo devient une savante et une reine. Cette tension, que le texte ne discute pas, mérite d’être discutée en classe ou en famille. On pourrait signaler également, sans en faire grief à l’auteure, quelques flottements de chronologie scolaire…
En somme, Joyeux anniversaire n’est pas un roman de la complexité psychologique : c’est un livre de transmission, sincère, solidement enraciné dans la culture moaga, et qui sait ce qu’il veut dire. Son principal mérite est de rappeler que le plus beau cadeau fait à un enfant est peut-être ce qu’on a pris le temps d’écrire pour lui. Il conviendra aux adolescents et aux parents, aux enseignants qui cherchent des textes de lecture et de débat sur les valeurs, et à tous ceux qui s’intéressent à la manière dont la littérature burkinabè dit aujourd’hui l’éducation, la paix et la mémoire. À lire à haute voix, la nuit, comme il se doit.
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