« Quand le chemin devient une école de la vie »
Il est des livres que l’on ouvre par curiosité et que l’on referme avec le sentiment d’avoir rencontré une vie. Écrit en 2016 et paru, pour la première fois en 2023, aux Éditions Belles Lettres d’Afrique, le roman de Patricia Bationo intitulé La Persévérance du chemin, en cours de réédition aux Éditions Hector-Adams, est une immersion poignante au cœur du destin d’une jeune fille africaine.
Portée par une écriture aussi sensible que profonde, cette l’œuvre de cette professeure certifiée des écoles explore avec authenticité les réalités du continent : de la rue au village, en passant par le brassage culturel, la polygamie et la force des liens familiaux.
Un chemin semé d’embûches
La Persévérance du chemin, de Patricia Bationo, appartient à cette catégorie d’ouvrages qui ne se contentent pas de raconter une histoire : ils donnent à voir un destin, à entendre une voix et, surtout, à interroger notre regard sur celles et ceux dont les souffrances demeurent souvent silencieuses.
Dès les premières pages, le lecteur découvre une enfance qui aurait pu être celle de tant d’autres enfants de nos sociétés : une grande famille, une cour commune, les jeux, les animaux, les récits des anciens au crépuscule, la présence rassurante de la grand-mère et cette insouciance propre aux premières années de la vie au « royaume d’enfance ». L’univers de Louba apparaît alors comme un espace de protection et de transmission, avant que les événements ne viennent progressivement fissurer cette harmonie. C’est précisément dans ce contraste entre l’innocence de l’enfance et la dureté des épreuves que réside l’une des forces de ce roman.
Car le chemin de la narratrice n’est pas une ligne droite. Il est fait de départs, de retours, d’espérances, de déceptions, de rencontres heureuses et de rencontres dangereuses. Il traverse des espaces géographiques différents (Dio, Abidjan, Yobon, Noky, Ouagadougou) mais, au-delà de ces lieux, il traverse surtout des mondes : celui de la famille, celui de l’école, celui de la croyance, celui de la pauvreté, celui du travail précoce, celui de la ville et, finalement, celui de la rue. Le titre, La Persévérance du chemin, prend ainsi tout son sens : le chemin n’est pas seulement celui que parcourt physiquement la narratrice, il est aussi le chemin intérieur d’une enfant puis d’une jeune fille qui tente, malgré les obstacles, de préserver une part essentielle d’elle-même : le désir d’apprendre, de comprendre, de ʺdevenir quelqu’unʺ et de construire son propre avenir.
L’école, entre promesse et épreuve
L’école occupe, à cet égard, une place capitale dans le récit. Elle représente à la fois une promesse et une épreuve. Dès ses débuts, la narratrice connaît une pédagogie marquée par les coups et la peur ; pourtant, lorsque la violence disparaît, le plaisir d’apprendre renaît, et elle figure bientôt parmi les meilleurs élèves de sa classe. Plus tard, malgré les responsabilités domestiques, les difficultés financières, les absences, les humiliations et la fatigue, elle continue de s’accrocher à ses études. Cette dimension mérite d’être soulignée : dans ce roman, l’école n’est jamais un simple décor, elle constitue un horizon. Chaque cahier, chaque leçon, chaque examen devient pour la jeune fille une possibilité de sortir de la condition qui semble lui être imposée. Le rêve de devenir journaliste, rappelé au moment même où elle est tentée d’abandonner ses études, témoigne de cette volonté de se construire par le savoir.
Mais Patricia Bationo montre aussi combien il est difficile, pour un enfant, de poursuivre cet idéal lorsque son environnement lui demande, parfois brutalement, de renoncer à son enfance. Le travail domestique, le commerce, les corvées d’eau, les activités agricoles, les déplacements vers les marchés, les nuits écourtées et les privations finissent par entrer en concurrence avec le temps scolaire.
La narratrice devient très tôt une adulte avant l’âge : elle doit travailler alors qu’elle devrait étudier, prendre soin des autres alors qu’elle aurait elle-même besoin d’être protégée. C’est là l’un des questionnements majeurs de l’œuvre : que devient le droit à l’enfance lorsque la nécessité, la pauvreté, les conflits familiaux ou les croyances prennent toute la place ? Le roman n’apporte pas de réponse théorique à cette interrogation : il la fait vivre au lecteur.
À travers une narration à la première personne, Patricia Bationo donne à son personnage une voix directe, souvent simple, parfois douloureuse, mais toujours profondément humaine. Cette écriture permet au lecteur de pénétrer dans la conscience de la narratrice, de partager ses peurs, ses incompréhensions, ses espoirs et ses hésitations. Le récit est d’autant plus poignant que l’enfant ne comprend pas toujours immédiatement ce qui lui arrive : elle découvre progressivement les réalités du monde des adultes. La maladie d’Amy, par exemple, est d’abord entourée de rumeurs, de croyances et d’interprétations contradictoires ; c’est finalement par l’école, et par une leçon de sciences, que la narratrice parvient à mettre des mots sur ce qu’elle observe. Cette séquence montre avec force comment le savoir peut devenir un instrument de compréhension, et donc de libération.
Croyances, religion et quête de sens
Dans ce contexte, le personnage de l’enseignant prend une dimension particulière. Après avoir été confrontée à une école fondée sur la peur, la narratrice rencontre un maître capable d’écouter, de comprendre et d’adapter son attitude à la situation de son élève. Il ne se contente plus de sanctionner : il accompagne, il explique, il protège, il sensibilise les autres élèves. Il devient, en quelque sorte, l’un de ces adultes dont la seule présence peut infléchir le cours d’une existence. Cette opposition entre une école qui exclut et une école qui protège constitue l’une des lectures les plus fécondes de ce roman.
Mais l’œuvre ne se limite pas à la question scolaire : elle explore également les rapports complexes entre tradition, croyances, religion et connaissance. Le personnage du féticheur occupe, à ce titre, une place centrale dans ce récit. La narratrice y est confrontée à un discours qui exploite sa peur, sa vulnérabilité et ses aspirations : ce qui aurait pu être une recherche de protection devient une expérience de manipulation et de menace. Face à cette violence, une autre forme de spiritualité apparaît à travers l’Abbé Maurice. Sans qu’il soit nécessaire de réduire le roman à une opposition simpliste entre deux univers religieux, Patricia Bationo montre comment la narratrice cherche, dans la foi, un espace d’écoute et de reconstruction. L’Abbé devient pour elle une figure d’accompagnement, tandis que l’amitié de Vadi constitue une autre source de soutien. Ainsi, lorsque les institutions familiales vacillent, quelques individus deviennent des points d’appui essentiels. Le roman rappelle alors une vérité fondamentale : un enfant ne se construit jamais seul. Il a besoin d’une famille qui protège, d’une école qui accueille, d’adultes qui responsabilisent sans exploiter, d’amis qui ne jugent pas, et d’une société capable de reconnaître sa vulnérabilité.
La rue, aboutissement d’une succession de ruptures
La seconde moitié du récit assombrit davantage encore le parcours de la narratrice. Les portes de l’école se ferment progressivement, les ressources manquent, les promesses ne sont pas tenues, les tentatives d’insertion professionnelle se heurtent aux difficultés. La ville, qui pourrait représenter l’espace de la liberté et de la réussite, devient à son tour un lieu d’incertitude et de dangers, et le rêve d’un avenir meilleur se trouve constamment menacé. C’est dans cette partie du roman que le titre acquiert sa portée la plus forte : persévérer, ici, ne signifie pas avancer sans jamais tomber. La persévérance consiste parfois simplement à se relever. Elle peut prendre la forme d’un retour à l’école, d’un refus, d’une rencontre, d’une décision, d’une fuite face au danger, ou d’une volonté de ne pas renoncer à sa dignité.
Le parcours de la narratrice est particulièrement révélateur des dangers auxquels peuvent être exposées les jeunes filles en situation de précarité. Lorsqu’une personne ne dispose plus des ressources nécessaires pour se nourrir, se loger ou poursuivre ses études, elle devient plus facilement vulnérable aux promesses intéressées, aux manipulations et aux différentes formes d’exploitation. Le roman met en scène plusieurs situations où l’aide proposée semble d’abord salvatrice avant de révéler des attentes cachées. La rue apparaît alors non comme un choix véritable, mais comme l’aboutissement d’une succession de ruptures.
C’est peut-être là l’un des aspects les plus importants de cette fiction romanesque. Derrière l’expression « enfants en situation de rue », il y a des histoires, il y a des familles, il y a des rêves interrompus. Il y a des enfants qui ont connu l’école avant de la perdre, des enfants qui ont voulu travailler avant d’être contraints de survivre, des enfants qui ont cherché une protection et qui ont parfois rencontré de nouveaux dangers. La dédicace du livre (« À mon père et à tous les enfants en situation de rue ») prend ainsi une résonance particulière : elle inscrit le récit individuel dans une dimension collective. Patricia Bationo ne raconte donc pas seulement son personnage : elle ouvre une fenêtre sur une réalité sociale. Et c’est ici que la littérature accomplit pleinement sa fonction : elle rend visible ce que les statistiques, les discours généraux et les slogans ne permettent pas toujours de saisir. Une histoire singulière peut parfois faire comprendre une réalité collective avec une puissance qu’aucun discours abstrait ne possède.
Une œuvre littéraire à part entière
Il convient toutefois de lire La Persévérance du chemin comme une œuvre littéraire avant de la considérer comme un simple témoignage. La romancière transforme une trajectoire de vie en matière narrative : elle construit une succession d’épisodes, fait alterner les moments de bonheur et de souffrance, ménage des rencontres, des ruptures et des retournements. Le lecteur avance ainsi dans le récit aux côtés de la narratrice, partageant ses incertitudes et ses espoirs. Cette construction donne au livre une dimension initiatique. À chaque étape, la narratrice découvre quelque chose du monde et quelque chose d’elle-même : elle apprend que la famille peut être un refuge mais aussi un lieu de tensions ; que l’école peut blesser mais aussi sauver ; que la ville peut offrir des possibilités tout en exposant à de nouveaux périls ; que la pauvreté ne détruit pas nécessairement le désir de réussir ; et que la dignité peut devenir, dans certaines circonstances, la dernière richesse que l’on refuse d’abandonner.
Le lecteur découvrira également que les personnages qui traversent cette histoire ne sont jamais entièrement réductibles à une seule fonction. Certains blessent puis changent. D’autres promettent sans tenir parole. D’autres encore n’apparaissent que brièvement, mais laissent une empreinte durable. Cette galerie humaine donne au récit sa complexité et rappelle que les destins individuels sont souvent façonnés par une multitude de rencontres.
Au terme de cette lecture, une question demeure : qu’aurait été la vie de cette enfant si, à chacun des moments critiques de son parcours, elle avait rencontré davantage de protection, d’écoute et de possibilités ? Cette interrogation dépasse largement le destin de la narratrice : elle concerne la famille, l’école, les communautés, les pouvoirs publics et, plus largement, tous ceux qui ont une responsabilité dans la protection et l’éducation des enfants.
Persévérer, c’est savoir se relever
La Persévérance du chemin est donc un récit qui invite à regarder autrement les parcours que l’on juge trop rapidement. Il rappelle que derrière un abandon scolaire peut se cacher une histoire de privations ; derrière une jeune fille errant dans une ville, une succession de portes fermées ; derrière un enfant vivant dans la rue, un rêve qui n’a pas nécessairement disparu. La force de Patricia Bationo est précisément de nous conduire sur ce chemin sans nous demander de détourner les yeux.
Son histoire est douloureuse, mais elle n’est pas dépourvue d’espérance. Car, même lorsque les circonstances semblent condamner la narratrice à l’échec, demeure en elle quelque chose qui résiste : le désir d’apprendre, la volonté de vivre, l’attachement à ceux qu’elle aime, la quête de dignité et cette mystérieuse capacité à recommencer. C’est peut-être cela, finalement, la véritable persévérance : continuer d’avancer lorsque le chemin lui-même semble avoir disparu.
Puisse ce livre La Persévérance du chemin (qui est aussi l’aboutissement du chemin de la persévérance et d’une dizaine d’années de résilience d’une écrivaine) trouver auprès de ses lecteurs l’écoute qu’il mérite. Puisse-t-il, surtout, contribuer à faire entendre la voix de ceux qui, enfants ou jeunes adultes, cherchent encore leur chemin entre l’école, la famille, la pauvreté, la ville et la rue. Car aucun enfant ne devrait avoir à devenir courageux simplement pour avoir le droit de grandir.
Koba Boubacar DAO
Écrivain – Critique littéraire
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