Terminus de Simon Alexandre DA

Terminus de Simon Alexandre DA

Dix récits à la lisière du visible et de l’invisible

Dans le paysage littéraire burkinabè contemporain, certaines parutions marquent d’un sceau singulier le cours de la création littéraire; qu’elle soit poétique, narrative ou dramatique. Publié aux Éditions Hector-Adams à Ouagadougou en 2025, le recueil de récits Terminus du comptable et auteur Simon Alexandre Da (dont la sortie officielle a eu lieu le samedi 30 mai 2026, à la Maison de la Culture à Bobo-Dioulasso) s’impose d’emblée comme une œuvre d’une grande densité psychologique et philosophique. L’auteur nous fait voyager au travers d’histoires imprégnées de mystique et de parapsychologie.

À l’ombre d’Albert Camus (rappelé en exergue par la formule : « La mort n’est rien pour les hommes comme moi. C’est un événement qui leur donne raison. »), Terminus noue un dialogue captivant entre l’existentialisme universel et les racines culturelles du terroir. L’auteur nous fait voyager au travers d’histoires imprégnées de mystique et de parapsychologie : un voyage devenant l’aube d’une quête existentielle.



Publié avec une préface de Sanyuor Edgar Da et une postface de Constant Félix Koko Dah, Terminus rassemble dix récits (nouvelles) de Simon Alexandre Da qui, sous des dehors de fictions brèves, composent en réalité une méditation continue sur la mort, la foi et la responsabilité de l’homme face à lui-même et à sa communauté.

Un titre en trompe-l’œil : du seuil à la métamorphose

D’emblée, le titre claque comme un couperet : Terminus. L’imaginaire collectif y lit l’arrêt, la frontière ultime, le terminus d’une ligne ou la mort. Pourtant, au fil des dix récits qui composent l’ouvrage, le lecteur découvre que ce terme n’est pas une fin définitive, mais un pivot. Il s’agit du point de départ d’une méditation profonde sur la condition humaine et sur la possibilité d’une rédemption. Le titre, à rebours de ce qu’il annonce, ne désigne donc pas une clôture : comme le rappelle la postface, Terminus « n’est pas la fin d’une histoire » mais « le début d’un cycle », et c’est bien ce paradoxe qui gouverne l’ensemble du recueil.



Un recueil construit comme un seuil

Dès l’ouverture, deux dédicaces à la mémoire du père et de la mère de l’auteur, suivies d’une citation d’Albert Camus, situent le livre entre deuil intime et interrogation métaphysique. Cette tension traverse les dix textes – parmi lesquels « La tragédie à l’ombre de la vérité », « Requiem pour un altruiste », « Le rêve d’or », « La miséricorde », « Volte-face », « Le seuil », « Celle qui reviendra », « Dos au mur, face au ciel », « Golgotha » et « Entre terre et ciel … l’eldorado » – dont les titres, à eux seuls, dessinent une cosmogonie de passages : seuils, requiem, miséricordes, eldorados. Chaque nouvelle est en outre coiffée d’une épigraphe empruntée tantôt à Camus, tantôt à Voltaire, tantôt à des voix fictives ou anonymes, procédé qui inscrit d’emblée le recueil dans une filiation philosophique revendiquée plutôt que dans la seule tradition du conte.

Le conte revisité, entre village et existentialisme

L’écriture de Simon Alexandre Da se nourrit visiblement de deux sources que la postface identifie avec justesse : la veine du conte oral africain – la nouvelle liminaire, où un père raconte à sa fille Polé la légende de la princesse birifor, en est l’exemple le plus direct – et une tonalité plus sombre, presque gothique, qui rapproche certains récits du fantastique européen du XIXe siècle. Ce croisement produit des « contes cruels », selon l’expression de la postface : la forme et la chaleur de la veillée villageoise sont conservées, mais la morale rassurante du conte traditionnel – prudence, courage, bonté – cède la place à des dénouements plus âpres, où l’homme se retrouve seul face à des questions sans réponse stable.



Une constellation de thèmes graves

Le recueil déploie un éventail thématique ambitieux : le conflit entre responsabilité publique et vie intime, le jugement social et ses « jugeries » qui accablent des personnages souvent incompris de leur entourage, l’amour envisagé jusque dans ses formes les plus idéalisées ou les plus troubles, la question de la prostitution et du destin, et surtout une interrogation insistante sur l’immortalité de l’âme et la place de Dieu. Cette dernière question, reprise de nouvelle en nouvelle sous des angles différents – le sage mystérieux du conte initial, l’homme qui revient d’entre les morts dans « Le rêve d’or » – donne au livre une cohérence de fond qui dépasse la simple juxtaposition de récits indépendants. On pense, par instants, à la tradition américaine de la short story telle que la pratiquait l’écrivain américain Henry James (15 avril 1843 – 28 février 1916), où chaque personnage porte une conscience aiguë de sa propre condition : c’est un rapprochement que suggère d’ailleurs la postface elle-même, et qui n’est pas usurpé.

Forces et limites de l’entreprise

La principale force de Terminus tient à son ambition : peu de recueils de nouvelles burkinabè assument aussi frontalement le dialogue avec la philosophie occidentale (Camus, Voltaire) tout en restant enracinés dans un terreau culturel local – les noms de personnages, la langue birifor, la ville de Gaoua balayée par l’harmattan. Cette double appartenance évite au livre de cet auteur résidant au quartier Sarfalao de Bobo-Dioulasso, le double écueil du folklore pittoresque et de l’abstraction désincarnée. La densité des dialogues philosophiques, en revanche, peut par endroits ralentir le rythme narratif : certains échanges entre personnages — sur le mal, la souffrance, la rédemption de l’âme — frôlent le traité et auraient gagné, pour un lecteur non averti, à être davantage irrigués par l’action ou par le détail sensible. C’est un choix assumé plutôt qu’une maladresse, mais il façonne un lectorat : Terminus s’adresse moins à qui cherche un divertissement narratif qu’à qui accepte de suspendre sa lecture pour penser avec les personnages.



Le fait que l’ouvrage soit encadré par une préface et une postface, signées par deux plumes distinctes ; l’une amicale et empathique, l’autre plus analytique, renforce cette dimension de livre-dialogue : Terminus ne se referme pas sur lui-même, il s’ouvre, dès sa table des matières, à la discussion critique qu’il appelle explicitement de ses vœux – la préface le dit sans détour, se réjouissant par avance des « critiques qui permettraient à Terminus d’être une œuvre complète ».

Terminus est un premier ouvrage exigeant, qui préfère l’interrogation à la démonstration et le trouble métaphysique à la morale univoque. Simon Alexandre Da y affirme une voix singulière, à la croisée du conte africain et de la nouvelle existentialiste, et pose, dès ce recueil inaugural, les lignes directrices d’une œuvre à suivre. Le lecteur en sort moins avec des réponses qu’avec des questions mieux formulées sur la mort, la foi et le jugement d’autrui ; ce qui, pour un premier recueil, n’est pas un mince mérite.



Loin des récits de pure complaisance, Terminus est un recueil exigeant qui bouscule et interroge. En refusant les réponses faciles, Simon Alexandre Da offre une œuvre dense où la souffrance reconnue laisse finalement poindre une denrée rare : l’Espoir. Pour les amoureux de belles lettres et de quêtes intérieures, monter à bord de ce Terminus, c’est accepter d’entreprendre un véritable voyage au cœur de la condition humaine.

Koba Boubacar DAO

Écrivain – Critique littéraire

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