PRÉSENCES de Yarmo le Mentor

PRÉSENCES de Yarmo le Mentor

Une poétique du rempart, du souvenir et de l’espérance

Dans une époque dominée par la vitesse du virtuel et le tumulte de l’immédiat, l’écriture poétique exige un arrêt, une posture de lucidité et un ancrage profond dans le réel. C’est précisément cette ambition qu’incarne l’ouvrage Présences du poète Yarmo Le Mentor, paru aux Éditions Hector-Adams, à Ouagadougou, en 2025. Ce recueil de poèmes était à l’honneur à l’Espace culturel Yelba à l’occasion de la première Soirée littéraire de la saison 2026-2027. Structuré en trois grands mouvements, cette œuvre se présente à la fois comme une quête d’identité, un hommage à la mémoire collective et un cri de résistance patriotique.

Une lecture de la couverture de Présences de Yarmo le Mentor
La couverture du recueil de poésie Présences de Yarmo le Mentor propose une lecture visuelle profondément symbolique, articulée autour de la mémoire, de la spiritualité et de la transmission. Quatre figures humaines translucides et sans visage y occupent une place centrale : la plus imposante, tournée vers l’horizon, incarne le poète ou le lecteur face à ce qui le dépasse, tandis que les trois autres évoquent les ancêtres, les proches disparus et les figures tutélaires. Ces silhouettes bleu-vert rappellent que l’absence physique n’efface pas le souvenir et que les êtres chers continuent de vivre dans la conscience de ceux qui restent.
Cette réflexion sur l’entre-deux est renforcée par un jeu subtil de couleurs et de lumière. L’opposition entre les teintes froides du paysage et la clarté dorée d’un soleil bas crée une tension poétique entre aube et crépuscule, deuil et espérance, finitude et renaissance. L’espace ainsi composé devient le lieu de rencontre entre la nostalgie du passé et la promesse d’un avenir.
Les éléments naturels disséminés dans le paysage enrichissent cette dimension spirituelle. Les trois colombes apportent une touche d’élévation, de paix et de légèreté, suggérant l’envol des âmes. Au centre, l’arbre solitaire symbolise la force, la sagesse et l’enracinement, évoquant également l’arbre à palabres traditionnel, pivot de la mémoire collective et du dialogue intergénérationnel. Enfin, les collines ondulantes et l’horizon dégagé invitent à un véritable cheminement intérieur.




En somme, l’illustration de couverture préfigure un recueil empreint de méditation et de recueillement. Loin de s’enfermer dans la mélancolie, elle livre un message d’espérance en affirmant que les êtres absents continuent d’habiter le monde et d’accompagner le parcours des vivants.
Filiation, transmission et devoir de mémoire : L’ancrage dans la terre des Pères
La première partie du recueil, intitulée « Pères et Fils », s’ouvre sous le patronage conceptuel de l’écrivain Alessandro Baricco : « Les fils naissent avec en eux ce que la vie, chez les pères, a laissé à moitié ». Dès l’entame, l’auteur s’inscrit dans une logique de continuité intergénérationnelle et de responsabilité morale envers les devanciers et la jeunesse.
Dès le poème d’ouverture, « Luth et Lutte », Yarmo Le Mentor définit sa conception de l’art poétique : la plume ne saurait être une simple distraction esthétique ; elle est un instrument de combat et un remède destiné à panser les blessures sociales. L’auteur y explore la figure paternelle comme repère inébranlable (« Éternel repère », « Rayim »), tout en questionnant le rôle des aînés et des éducateurs (« En saignant ») face aux dérives de la modernité et du virtuel (« Au rythme des algorithmes »). L’émancipation de la jeunesse ne peut s’accomplir, selon le poète, sans le recours aux modèles historiques majeurs du continent africain tels que Soundjata Keïta, Thomas Sankara ou Nelson Mandela (« Authentiques symboles »).
« Ma zone éternelle » : Le sanctuaire féminin entre vulnérabilité et puissance
Dans la deuxième section, « Ma zone éternelle », le poète oriente son regard vers la figure féminine. Guidé par le proverbe africain « Si les femmes baissaient les bras, le monde s’écroulerait », le texte consacre la femme comme la cheville ouvrière et le socle de l’humanité.
La poésie de Yarmo Le Mentor ne masque pas la tragédie : elle aborde sans détours la stigmatisation (« La victime »), les miroirs aux alouettes de la modification corporelle (« Reine perdue »), ou encore le drame intime de la mortalité maternelle (« Sanglots d’homme », « Linceul pour une noce »). L’une des réussites majeures de ce volet réside dans la déconstruction du stoïcisme masculin : dans « Sanglots d’homme », l’auteur brise le dogme de l’impassibilité virile pour exprimer une douleur partagée et revendiquer le droit aux larmes face à la perte. Mais au-delà de l’épreuve, la femme émerge sous les traits d’une « Amazone éternelle », sentinelle des valeurs et muse créatrice ramenant la paix et le renouveau.




« Burkin-bi » : Le sursaut patriotique et la vertu cathartique des mots
Le dernier chapitre du recueil, « Burkin-bi » (terme mooré désignant l’homme libre, digne et intègre), s’ouvre sous l’invocation de Thomas Sankara. Cette section constitue le cœur militant et le sanctuaire idéologique de l’ouvrage.
Face aux déchirements de la crise sécuritaire, aux exactions des groupes armés et aux souffrances des Personnes Déplacées Internes (« Juste un geste »), le poète ne cède ni à la résignation ni au désespoir. Il rend un hommage solennel aux Forces de Défense et de Sécurité (FDS) ainsi qu’aux Volontaires pour la Défense de la Patrie (VDP) (« Burkin-bi »), qualifiés de « remparts contre la barbarie ». Dans des textes comme Des Maux et Mes Mots » ou « Dans le tourbillon de mots », la plume poétique devient une arme thérapeutique et cathartique :
« J’entends des maux qui saignent / Je tends les mots qui soignent […] / Et les maux que je décris sont odieux / Et les Mots que j’écris sont de Dieu. »
Avec Présences, Yarmo Le Mentor livre une œuvre dense, engagée et profondément ancrée dans les réalités de son temps. Dans cette poésie de l’intériorité, de la contemplation et de la mémoire plutôt que de la revendication, en mariant le lyrisme intime à la critique sociale et à l’exhortation patriotique, le poète démontre que face à l’adversité et au défilé éphémère du monde virtuel, la parole poétique demeure un lieu de mémoire, de guérison et de dignité.

Koba Boubacar DAO
Écrivain – Critique littéraire

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