Grand prix du livre de la FILO 2019
Lucia ou le bout du tunnel d’Angelina Marie Laurentine Ky/Kankyono
« Femme, regarde-toi. Comme tu es maigre ! qu’est-ce que toi tu manges ? Je connais ton mari ; lui et moi avons fait l’université ensemble. Lui, il était calme, doux, beaux, intelligent et respectueux. Femme, tu sais pourquoi ? Parce que lui il portait des habits venant du marché d’à côté-là, vieux tee-shirts, socquettes trouées parfois, pantalons délavés…et que sais-je encore ? Lui, il mangeait à ʺchez Tanti prépare toutʺ et aujourd’hui, lui, il est devenu grand quelqu’un et te voici maigrichonne, lui en tout cas, il veut ʺaccoucherʺ bientôt. Eh, c’est triste mon amie. »
C’est ainsi que s’ouvre, à la page 7, le roman d’Angelina Marie Laurentine Ky/Kankyono. Des propos d’une présumée folle prénommée Lucia, s’adressant à Mme Zaga Henriette, sur la place du marché, avec une familiarité déconcertante. Lucia, un personnage clé de Lucia ou le bout du tunnel, roman lauréat du Grand prix du livre de la 15e édition de la Foire internationale du Livre de Ouagadougou qui s’est tenue du 21 au 24 novembre 2019.

Henriette et Armella ou la double vie de Zaga Jean
Chez Henriette, « depuis que son cher époux avait son affaire qui lui rapportait et qu’il était devenu M. le Président Directeur Général de sa société, tout avait commencé à marcher mal pour elle. » (Page 20). C’est alors, avec amertume, qu’elle le déplore le présent :« Alors, au revoir les paroles courtoises, les manières polies et réservées.
Maintenant, il s’était fait faire un chevalet qu’il portait fièrement à l’annulaire droit ; ce qui éclipsait la bague de mariage en plaqué-or portée à son annulaire gauche. » (Page 22). Mais, une péripétie va donner un coup d’accélérateur à l’histoire. Elle concerne cette fille qui auparavant avait échappé aux pulsions incestueuses de son oncle qui, voulait « abuser d’elle tout en débitant des paroles mielleuses. Il lui arrivait de dénigrer sa femme (…) comme si elle n’était pas la maman de leurs enfants. » (Page 46). De quelle péripétie s’agit-il ? L’accident de cette jeune fille à moto, puis de l’arrivée des secours, de l’embarquement d’Henriette, l’épouse de Jean, dans le véhicule des pompiers pour accompagner la victime à l’hôpital, le don du sang d’Henriette pour lui sauver la vie, la présence d’Henriette à son chevet, l’engagement d’Henriette à la recherche des membres de la famille de l’accidentée… (pages 37-39).
D’autre part, le lecteur découvre cependant Jean, l’époux d’Henriette, qui s’exclame et se morfond : « Oh Seigneur, oh Jésus-Marie-Joseph, c’est tout ce que vous avez pu me faire ? Qu’ai-je fait pour en arriver là ? Ah non ! Je ne veux plus y penser. Oh, mon Dieu ʺma femme au chevet de ma maitresseʺ ; ou du moins ʺma femme veillant sur sa rivaleʺ : ou mieux encore ʺArmella assistée de ma femme, sa rivale qu’elle connait bien. ʺ Je suis un homme mort. » (Page 58). Nous apprenons, par la même occasion, davantage sur Mlle Mani Armella et Jean, à la page 64 : « (…) Armella (réside) dans une villa spacieuse, ayant les commodités nécessaires, il lui arrivait de rester avec elle jusqu’après minuit. Finalement, il créait des situations de réunions, de rencontres de diners avec des amis étrangers afin de pouvoir rester le plus longtemps possible avec sa jeune amante. »
Choisir entre Lucia et Henriette…

Hormis Armella et Henriette, Jean avait eu une autre femme dans sa vie, quand il était encore étudiant. « Lucia, ah Lucia ; il l’avait aimée, adulée mais que dire aujourd’hui ? Lucia était une fille non seulement charmante mais brillante, cependant elle ne manquait pas de toupet. En tout cas, elle se montrait au fil de leur amitié de plus en plus possessive, elle était très jalouse ; elle parlait trop d’égalité entre l’homme et la femme. » (Page 77). Lucia inspirait alors une angoisse à Jean. On le lit, de la page 77 à la page 78 : « Lui, Jean n’avait pas vu ce genre de femme dans sa famille, alors qu’allait-il advenir s’il avait épousé Lucia et qu’elle avait porté la culotte chez lui un jour ? »
À l’opposé de la vision de Lucia, le jeune homme d’alors était rassuré, à la page 79, par une autre conception du statut de la femme : « Si un homme s’occupe bien de sa femme, lui donne le minimum au moins, il n’y a pas de problème. En tout cas, si mon mari veut que je travaille, je le ferai, s’il ne veut pas, je m’occuperai de la maison et des enfants. En famille c’est ce que les femmes disent toutes. » Et, justement, Henriette était ce genre de femmes. C’est pourquoi il l’avait préférée à Lucia et l’avait épousée. Mais, cette rupture d’avec Lucia n’a pas été du goût de cette dernière. « Au fur et à mesure que le temps passait, Lucia n’avait pas digéré la séparation. Cette année-là elle avait échoué à son examen malgré le fait qu’elle fût brillante ; l’année d’après, elle aurait perdu la boussole en plein examen terminal et il n’avait plus eu le moindre écho sur elle. » (Page 80).
Le passage à l’aveu
À la page 88, Jean finit par avouer à sa femme sa liaison présente avec Mani Armella et celle passée avec Lucia, à la page 90, et veut se faire pardonner. C’est alors qu’Henriette, en qui la patience le disputait à la passivité, à l’inaction et à l’indolence, blessée dans son dernier retranchement, s’était réveillée et révélée courroucée. Et comme le dindon (ou la dinde) de la farce, découvrant la supercherie, les mots pour exprimer son désarroi, elle les débite en anaphore poétique (pages 92-93) : « Vois comme tu es souillé. / Tu es souillé de l’irresponsabilité face à tes enfants. / Tu es souillé de l’abandon ignominieux de ta famille. / Tu es souillé du dévergondage sexuel dont tu te délectes. / Tu es souillé de l’ingratitude en permanence entretenue de la manière la plus éhontée qui soit. / Tu es souillé du mensonge que tu as transformé en vérité, ta vérité. / Tu es souillé de la dérive sexuelle sur une petite fille de rien du tout. » Mais, une fois cet orage passé, aux pages 94-95, Jean et Henriette effectuent d’abord une visite conjointe à l’hôpital pour y voir Armella. Armella qui désormais s’adresse à son ex amant, respectueusement et sans familiarité, sous l’appellation M. Zaga. Puis, en vue de lui dire merci, c’est une Lucia la lucide qu’Henriette retrouve sur la place du marché. Lucia, qui, en réalité revenue d’Allemagne pour un bref séjour, a dû le prolonger, tout en jouant des séances de folies dans l’intérêt d’Henriette, de Jean et de leur foyer conjugal.
La lumière qui éclaire le tunnel.
ʺLuciaʺ, la lumière. ʺLuciaʺ, la lumière qui éclaire le tunnel. Le tunnel au sens propre en rose, gris et noir apparait sur la couverture du livre, effectivement comme cette ʺgalerie souterraine destinée au passage d’une voie de communicationʺ avec dans le lointain une lumière à la sortie. Rassemblant ainsi la métaphore de l’image et celle du titre (au sens figuré) du roman qui voudrait qu’on puisse triompher des écueils de l’existence humaine, des jours sombres… comme pour justifier le happy end de l’histoire narrée par l’auteure dont l’optimisme recommande de voir la vie en rose.

La fin de l’histoire est digne de la fiction romanesque : réconciliations tous azimuts, une voiture offerte à Henriette par son mari, repas conviviaux, histoire d’amour (et le mariage annoncé) entre Armella et Rigobert, le garçon de ménage de Jean et Henriette… Mais, qu’on ne s’y méprenne pas. Il ne s’agit pas d’un optimisme béat, mais de celui prudent qui en appelle à la vigilance. C’est ainsi que nous lisons à la page 169, à propos d’Henriette, au moment du dénouement du récit, que « toute sa joie de vivre était revenue, elle n’ôta cependant pas de sa tête qu’en tant que femme, elle devra toujours se battre tant au foyer qu’au dehors pour maintenir son homme auprès d’elle, car certaines filles telles des rapaces ne manqueront pas de fondre sur lui de nouveau. » Justement, la mauvaise nouvelle qu’annonce Jean, à la page 167, aurait été un véritable coup fatal du sort, s’il ne s’agissait pas là d’un poisson d’avril.
Une romancière qui confirme son talent.
Il ne serait pas superflu de mentionner que l’écrivaine n’est pas une inconnue du Grand prix national des arts et des lettres (GPNAL) décerné à l’occasion de la Semaine nationale de la culture (SNC). En effet, dans la catégorie littérature, le nom d’Angelina Marie Laurentine Ky/Kankyono a plusieurs fois été cité au palmarès du GPNAL, lors d’éditions de la SNC. À Bobo 2006, 1er prix en nouvelles et 3e prix en roman. À Bobo 2008, 1er prix en nouvelles et 3e prix en théâtre. À Bobo 2010, 1er prix en nouvelles. En effet, Angelina Marie Laurentine Ky/Kankyono est l’auteure de cinq œuvres littéraires déjà éditées. À son actif, elle dispose de trois recueils de nouvelles : Nuit des noces (2012), Et si on était fait l’un pour l’autre (2019) et La voilée (2019) ; et de deux romans : Être président là-bas (2016) et Lucia ou le bout du tunnel (2018).
En clair, Angelina Ky est aussi bien nouvelliste, romancière que dramaturge. Lucia ou le bout du tunnel, ce roman de 171 pages, paru aux Éditions Ceprodif, à Ouagadougou, se présente comme un récit à suspenses qui se veut plus narratif que descriptif. C’est l’œuvre d’une romancière qui confirme son talent et la qualité de sa plume. Après s’être affranchie des écueils de l’édition au Burkina Faso, et dans un contexte où peu de femmes écrivent, elle offre, au bout du tunnel, cette œuvre vivement recommandée, dont l’originalité dans l’écriture de la trame du récit reste à apprécier par les lecteurs. Cette œuvre qui a tant séduit le jury du Grand prix du livre de la FILO 2019, présidé par l’écrivaine Bernadette Dao connait ainsi une véritable consécration.
Boubacar Koba DAO
Ecrivain et critique littéraire
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