L’alliance et la parenté à plaisanterie restent des mécanismes traditionnels renfermant des pactes symboliques à même de pérenniser la cohésion sociale. Dans certaines situations, elles sont même convoquées pour désamorcer les tensions sociales se positionnant ainsi comme un outil essentiel du vivre-ensemble. Pour en comprendre davantage cette pratique, une équipe de l’Arstites.BF a rencontré le Pr Alain Joseph SISSAO, l’un des spécialistes de la question.
Alain Joseph SISSAO rappelons le, est Directeur de recherche, Professeur titulaire en Littérature Africaine : oralité et écriture. Chercheur et membre du Collège Sciences Humaines Lettres, Arts et Culture (SHLAC) de l’Académie Nationale des Sciences, des Arts et des Lettres du Burkina Faso (ANSAL-BF).
Alain Joseph SISSAO malgré ces occupations et ses titres, reste un homme humble et accessible. Au moment où la jeune génération est en quête de repère, Alain Joseph SISSAO pourrait être l’une des solutions pour sa grande écoute et pour toutes ces qualités d’ailleurs que nous venons dégrainer.
C’est donc avec plaisir que nous le recevons en tant qu’invité de la semaine pour échanger avec lui sur l’alliance et la parenté à plaisanterie, ses fondements, sa légitimité, ses interdits, la question du mariage entre deux alliés à plaisanterie et le rôle que joue cette pratique dans la gestion des conflits.
Dans cet entretien, nous vous proposons d’abord les généralités sur l’alliance et la parenté à plaisanterie au Burkina Faso et dans une seconde partie, nous aborderons spécifiquement le cas de cette pratique entre BOBO et Peulh.
Pr Alain Joseph SISSAO : Je voudrais à l’entame de notre entretien faire une clarification conceptuelle et vous donner la différence entre alliance et parenté à plaisanterie. Ce n’est pas la même chose.
L’alliance à plaisanterie
On parle d’alliance à plaisanterie lorsqu’il y a un lien entre deux ethnies, deux villages, deux régions et au-delà, entre deux individus qui ne se connaissaient pas et qui décidaient de lier un pacte de sang assorti de règles d’assistance mutuelle, notamment dans les circonstances heureuses ou dans des situations difficiles.
Lire aussi : L’alliance et la parenté à plaisanterie : Cas du BOBO et du peulh
Les circonstances heureuses
Il va de soi que les circonstances heureuses concernent surtout les grandes activités coutumières liées aux coutumes de ces deux groupes. Il peut s’agir des mariages, les intronisations, etc.
Les situations difficiles
Quant aux situations difficiles, c’est généralement ce qu’on appelle les deuils, les décès où se mettent en branle notamment ce qu’on pourrait appeler les Théâtralisations sociales. Et à cet effet, vous allez voir la manifestation In situ de l’alliance à plaisanterie. Comment cette alliance fonctionne entre les deux ethnies, entre deux groupes, deux villages et deux régions ? C’est dans les deuils et les Théâtralisations sociales qu’on montre et qu’on démontre la pratique de l’Alliance à plaisanterie. Et vous allez voir notamment le groupe allié à la parenté à plaisanterie qui est affecté par le deuil, est assisté par le groupe qui est associé à un parent à plaisanterie en l’occurrence par exemple, un “BOBO” et un Peulh “.
A l’occasion des grands deuils nationaux notamment quand il s’agit du décès d’un Peulh ou d’un Bwaba, les peulhs viennent faire des privautés ou des sortes de « pitreries », des éléments qui montrent l’attachement entre le Peulh et le Bobo. Ils le font notamment à travers des symboles alimentaires tels des chenilles ou du lait. Ça, c’est l’alliance à plaisanterie qui concerne deux ethnies, deux groupes bien distincts.
La parenté à plaisanterie
Il y a parenté à plaisanterie, lorsqu’il y a un lien intra familial qui induit des relations entre par exemple, le grand-père et le petit-fils, la grand-mère et le petit fils, le mari de votre tante paternelle ; les sœurs cadettes et le mari . Vous pouvez plaisanter avec le mari de la tante paternelle.
Par exemple, chez les Moosé, on plaisante avec le mari sa tante paternelle. Voilà pourquoi un proverbe moaga dit “Quand ta tante change de mari, il faut changer aussi de parent à plaisanterie”.
Voici donc en gros la clarification conceptuelle entre alliance à plaisanterie et parenté à plaisanterie ; ce n’est pas la même chose. Mais ça fonctionne avec la même dynamique qui est l’anticipation des conflits, la prééminence du jeu verbal et l’apprivoisement de ce qu’on peut appeler en d’autres termes l’altérité ; c’est à dire le fait de reconnaître que l’autre est différent de moi. Mais il est une partie de moi. On en fait donc un parent et à partir de là, il devient moins une source de conflit, de danger pour soi. Il devient de facto, un allié et on ne peut pas faire du mal à un allié.
Quel est l’état des lieux aujourd’hui de cette pratique ancestrale avec la civilisation occidentale ?
Effectivement, avec l’évolution de notre société, il y a ce qu’on appelle le problème de transmission des valeurs et de nos traditions à la génération montante. Il y a un défi identitaire qui se pose et qui va aussi impacter négativement sur la transmission de nos valeurs, ou notre cohésion pacifique entre nos groupes. Au fait, la jeune génération ne connaît pas nécessairement ces pratiques. Ou alors, il y a des gens qui décident délibérément de ne pas en tenir compte dans leurs relations avec les autres, dans leur interaction sociale avec les autres. Toute Chose qui est pour le moins curieux parce qu’on ne peut pas évoluer dans une société où on fait fi de la culture. Vous savez, la culture, c’est l’âme d’une société. On commence par la culture et on finit avec la culture. Donc, si vous occultez la culture, vous avez occulté votre vie. C’est un peu le grand défi celui de la transmission générationnelle de nos valeurs dont notamment, l’Alliance et la parenté à plaisanterie dans nos 60 communautés vivant au Burkina. Il y a ce phénomène de brassage, mais aussi de lessivage culturel qui fait que les gens ne vivent plus uniquement dans les villages.
Il y a entre les Burkinabè, ce que j’appelais une nouvelle race qui est la Nation, qui est le Burkinabè Nouveau, qui vient du brassage entre les 60 groupes ethniques vivant au Burkina. Aujourd’hui, on ne peut plus dire qu’on est pur sang, pur Moaaga, pur Gourmantché, ou pur Peulh. On est un mélange de tout ça. Et les enfants burkinabè que nous avons actuellement, c’est la résultante de cela, du brassage de nos 60 groupes. Et même, que ça va parfois au-delà des frontières. Donc, j’allais même dire qu’on est un mélange de plusieurs mélanges qui fait que la transmission des valeurs d’un groupe à une génération n’est pas nécessairement garantie.
Quand vous direz à quelqu’un « Ah…. tu es mon esclave ! » Il vous répondra « Je suis l’esclave de qui ? » Mais il ne sait pas que tu es en train de le titiller par rapport à son groupe ethnique. Si je sais par exemple que tu es SAN et moi, je suis un MOAAGA, tu peux commencer à m’invectiver. Et cela montre votre degré d’impréhension culturelle et d’adaptation culturelle voire, d’acceptation culturelle.
Voilà les problèmes qu’il faut résoudre dans notre modernité, qui sont posés.
Existe-t-il des limites ou des interdits dans l’alliance à plaisanterie ?
Il y a quatre types d’interdits. Mais on les résume souvent à trois.
- Le premier type d’interdit, c’est l’interdit de saigner (faire couler le sang).
Vous ne devez pas verser le sang de votre allié à plaisanterie. Dès que vous faites verser son sang, c’est pour dire que vous avez enfreint à une règle.
Donc cela , c’est un premier interdit; c’est pour dire que vous ne devez pas entrer en conflit sanglant avec lui, au point de vous affronter.
Ce qui veut dire en d’autres termes aussi que vous ne devez pas rentrer en conflit sanglant avec un allié à plaisanterie.
- Deuxième interdit, c’est l’interdit d’insulter la mère, de plaisanter avec le groupe de la mère.
- Troisième interdiction, c’est interdit de désigner les défauts physiques de votre allié à plaisanterie. Vous ne devez pas vous moquer du défaut physique de votre allié à plaisanterie. Par exemple, s’il est borgne ou s’il a un problème de handicap physique, moteur. Dès que vous ne respectez ça, c’est que vous ignorez les codes. A moins que lui-même ne plaisante sur son propre handicap.
Donc, tout fonctionne de façon transversale avec tous les groupes ethniques du Burkina sur lesquels j’ai enquêtés.
Quelle place occupe l’alliance à plaisanterie dans la gestion des conflits entre des individus ou entre deux villages ?
Oui il y a eu plusieurs cas, j’en parle même dans mon ouvrage. Il y a des anecdotes que je relate qui font cas de la résolution de conflits entre alliés à plaisanterie. Par exemple le conflit qui a opposé les Zaoosé et des Yana. Ce conflit a été résolu grâce à l’alliance à plaisanterie et la médiation des communautés qui étaient sur place notamment la communauté gourmantché qui a joué le rôle de médiateur. Il y a aussi eu des conflits entre les peulhs et les bobos, un conflit qui a opposé agriculteurs éleveurs. Généralement, les conflits sont toujours réglés grâce à l’alliance à plaisanterie.
Que faire en cas d’incompréhension entre deux individus malgré l’existence de l’alliance à plaisanterie ?
Dans ces genres de figure, je pense qu’il y a deux attitudes à observer. La première attitude, c’est de ne pas continuer de forcer. Parce que c’est qu’il y a vraisemblablement un problème. Soit la personne avec laquelle vous interagissez ne comprend pas que vous intervenez dans le champ de l’alliance à plaisanterie et que vous êtes sur un autre registre social qui n’est pas le registre du sens commun. De deux, c’est que la personne décide délibérément de ne pas emprunter le canal de l’alliance. Il y a des gens qui connaissent très bien, mais quand on veut plaisanter avec eux, ils se braquent.
Comme on dit, ils se braquent parce qu’ ils ne veulent pas. Quand c’est comme ça aussi, la deuxième attitude, c’est de ne pas forcer. Ne pas aller outre mesure.
Donc si vous voyez que la personne ne réagit pas ou qu’elle réagit mal, il ne faut pas y revenir. Mais essayez de lui faire comprendre que vous êtes sur un autre régime. Et si elle persiste à ne pas vouloir, c’est qu’elle ne veut vraiment pas.
Propos recueillis par Ange PARE











