Le film qui rend hommage à Jacques Prosper BAZIE
“La dérive des Bozos”, l’œuvre de l’écrivain poète émérite burkinabè Jacques Prosper BAZIE sera bientôt portée sur les écrans du monde. C’est du moins ce qui bruisse et fait déjà le buzz au pays des hommes et des femmes intègres. Né de la volonté de l’écrivain poète lui-même, le film adapté de son roman “La dérive des Bozos” publié en 1988 par les éditions Kraal prend aujourd’hui forme dans la province des Balé et précisément à Boromo. Le film est réalisé par Abdoulaye DAO.
Il aura donc fallu plusieurs années de patience, de travail et de persévérance pour que ce projet vieux depuis 1997 (soit 30 ans) passe de l’étape de roman à l’écran. Aujourd’hui c’est chose faite; puisque depuis le 20 août 2026, le film tourne à plein régime à Boromo.
Comment se passe le tournage ? Quel intérêt pour le réalisateur à donner vie à ce film ? Et comment a-t-il réussi à articuler le travail entre les archives et la fiction?, C’est autant de questions que nous avons posées au réalisateur Abdoulaye DAO au cours d’un entretien réalisé le 03 septembre 2026 à Boromo,
Abdoulaye DAO (AD) : C’est une vieille histoire parce que nous avons commencé à travailler sur le projet avec Guy Désiré YAMEOGO depuis 1997; donc ça fait bientôt 30 ans.
Pour revenir maintenant sur les différentes péripéties de cette adaptation, il faut rappeler qu’à l’époque, SOTIGUI KOUYATE était le personnage principal qui avait été repéré avec d’autres grands comédiens. Mais malheureusement avec l’évolution du temps, ces personnages ne correspondent plus du tout à ce que nous voulons faire. Je tiens à préciser que c’est une adaptation libre. L’adaptation libre veut dire que le roman va constituer la colonne vertébrale de l’adaptation. Mais compte tenu de l’évolution du temps, nous avons essayé de faire voyager également le récit. C’est pourquoi aujourd’hui, l’œuvre s’impose comme un “Road movie” cinéma. On commence ici et il y a un parcours.
Le vieux Guédy et son jeune garçon “Papo” vont voyager sur le fleuve jusqu’à Mopti (Mali). Ils vont rencontrer la dégradation de la nature, des visages, découvrir les “Us et coutumes” qui résistent encore au temps avant de revenir. Donc, dans ce voyage qui est comme un voyage initiatique, ils vont rencontrer le patriarche Bozo pour savoir ce qui est arrivé à sa communauté et à sa famille. En effet, sa famille s’est éclatée et l’incident déclencheur même de cette histoire, est qu’un bébé Bozo porté à l’eau a disparu alors que dans la légende, dans la mythologie de cette communauté-là, Or si c’était un vrai Bozo, l’eau ne peut pas l’emporter. Mais ce jour-là, malheureusement, l’eau a emporté le bébé…
ArtistesBF (ArtBF) : Le titre du film est assez évocateur et chargé d’histoires. Quel est aujourd’hui l’intérêt pour vous à montrer ce pan culturel de notre histoire ?
C’est extrêmement important de revisiter un peu nos rites et coutumes, le patrimoine culturel que nous avons et travailler de manière à montrer que nos communautés étaient déjà suffisamment bien organisées, bien calibrées pour pouvoir donner vie au fonctionnement social. C’est pourquoi nous avons retravaillé ce roman de Jacques Prosper BAZIE pour amener les hommes à comprendre le sens réel de la vie, de l’humanité. Nous voulons donner de l’humanité à nos communautés. Voilà un peu notre ambition à travers le scénario.
ArtBF: Camarade DAO, le choix de Boromo a-t-il un lien avec le film. Sinon, pourquoi ce choix ?

AD : Le choix de Boromo s’explique par le fait que je suis d’abord chez moi ; il y a beaucoup plus de facilités en termes de gains de temps, de contact avec l’administration publique, de figuration, mais aussi et surtout parce qu’à Boromo, il y a la forêt classée des Deux Balé dans laquelle le film sera tourné. Il y a le fleuve Mouhoun, des barrages à quelques encablures de la ville, Founza et le Barrage de Pâ. Alors toutes ces zones seront visitées pour le voyage de mes personnages. Il y a beaucoup plus de possibilités lorsque je suis à Boromo. Étant même natif de la ville, ça me permet de régler rapidement les problèmes administratifs et autres. Ce qu’il faut reconnaître aussi est que Boromo est un lieu emblématique du cinéma parce que je peux dire que tous les grands cinéastes du Burkina ,pratiquement 90% des cinéastes burkinabè, ont tourné à Boromo.
Idrissa OUEDRAOGO, Dani KOUYATÉ, Issa TRAORÉ de Brahima, Missa HEBIE, Sanou KOLLO ont tous déjà tourné leur film à Boromo. Il faut dire vraiment que Boromo est un village cinéma.(Rires)
ArtBF: Comment se passe le tournage ?
AD : Nous devrions en principe commencer le 15 août 2026. Mais pour quelques raisons particulières, nous avons ramené la date au 20 août 2026. Donc ça fera bientôt deux semaines de tournage.
Oui, ça se passe bien, ça se passe très bien. Techniquement, je suis vraiment comblé parce que j’ai une jeune équipe technique avec laquelle je travaille depuis longtemps. Donc tout fonctionne très bien. On ne perd pas de temps à courir de gauche à droite.

Je suis également content de la partie artistique parce que le film va être intégralement fait en langue Dioula et Bambara. Et j’avoue qu’un travail en amont a été fait, un travail extraordinaire avec le MAESTRO, Ildevert MEDA et Gervais NOMBRE de la compagnie Siraba à Bobo Dioulasso. Il s’agissait de traduire tout le texte en Dioula.
Franchement, je suis très content parce qu’un grand travail a été fait. Sur le plateau, je n’ai plus de craintes pour travailler.

ArtBF: On imagine que tout n’est pas rose malgré votre grande expérience en matière de cinéma. En termes de difficultés, que pouvez-vous nous dire ?
AD : En termes de finances, c’est souvent le nœud du problème parce que là, nous avons eu le financement de l’Agence Burkinabè du Cinéma et de l’Audiovisuel (ABCA) à hauteur de 100 millions. Mais 100 millions pour un long métrage aussi ambitieux comme “LA DERIVE DES BOZOS”, c’est extrêmement compliqué et difficile. C’est ce qui nous a amenés vers d’autres partenaires. Certains sont venus mais d’autres hésitent encore.

Je profite d’ailleurs de cette plate-forme pour faire un appel aux partenaires qui nous écoutent, pour soutenir notre cinématographie, parce que c’est par cette porte que nous présentons notre pays au monde entier. Je crois que c’est important d’associer son image au cinéma.
ArtBF: Combien de temps reste-t-il encore pour la finition ?
AD : Je crois qu’on aura fini le tournage en principe fin septembre et la post-production au plus tard, fin octobre pour que le film soit normalement prêt.
ArtBF: Peut-on avoir une idée des comédiens qui ont été retenus pour ce film ?
AD : Oui bien sûr ! Il y a l’acteur principal Fily TRAORÉ, un grand comédien malien, Ildevert MEDA, le MAESTRO, Noël MINOUNGOU, Lazare MINOUNGOU, Delphine OUATTARA, Mariam KONE, le grand chorégraphe Seydou BORO, qui sont tous également des acteurs de très grand format.
Enfin, un tout jeune enfant de 12 à 13 ans du nom de Papo qui crée des émules.
Mais j’avoue que j’aime souvent travailler avec des jeunes talent peu connus du public et qui seront pour la première fois devant une caméra. C’est vraiment un challenge que je me fais.
ArtBF: A combien évaluez-vous le budget prévisionnel de ce film ?
AD : Au départ, c’était 450 millions. Mais malheureusement, comme je le disais tantôt, nous sommes encore à 100 millions, avec bien sûr des partenaires comme SOTRACO, qui nous a mis un bus à notre disposition. Nous avons déposé aussi des demandes de soutien dans pas mal d’endroits et nous attendons toujours des réponses.
Pour vraiment boucler cette œuvre, il faut vraiment que le ministère en charge de la culture nous vienne davantage en soutien.
ArtBF: Contexte oblige, le film sera-t-il au rendez-vous du Fespaco 2027 ?
AD : C’est mon souhait, c’est aussi celui de toute l’équipe technique et artistique afin que l’on puisse être présent au prochain Fespaco qui est prévu pour mars 2027. C’est vraiment notre souhait et je suis certain qu’avec un peu de moyens, nous allons pouvoir participer i arriver.
ArtBF: Comment avez-vous articulé le travail entre les archives historiques rigoureuses et la part de fiction nécessaire au cinéma ?
AD : Oui, nous avons fait beaucoup de recherches dans ce sens. Nous sommes allés d’abord sur le terrain pour comprendre un peu la communauté BOZO dans son ensemble, les rites et les coutumes, ses rapports avec la nature, ses rapports avec l’eau, notamment avec la reine des eaux qu’on appelle communément “Mamy WATA”. On est vraiment resté sur la charpente de l’œuvre “LA DÉRIVE DES BOZO” de Jacques Prosper BAZIE, ce grand homme de lettres à qui je tiens à rendre hommage. De son vivant, il ne cessait de nous répéter de réaliser ce film. Je crois que cette œuvre va être un hommage à son égard. Il y a également l’hommage de Sotigui KOUYATE qui a été pressenti pour le premier rôle.
ArtBF: Comment rendre cette page d’histoire locale accessible et percutante pour un public international qui n’en connaît pas les codes ?
AD : Cette histoire n’est pas locale. Elle est plutôt universelle. Je prends un exemple. Si en Amazonie la forêt disparaît, les habitants de l’Amazonie vont disparaître. Si, dans l’Antarctique, la glace fond totalement, ceux qui y vivent vont disparaître. Ici, il faut recentrer. Si l’eau disparaît, le Bozo va disparaître. Donc on part d’un récit précis mais à vocation sociétale dans lequel tous les peuples ou même toutes les communautés du monde devront à travers cette œuvre se reconnaître. C’est cela notre ambition.
ArtBF: Quel est votre mot de fin ?
AD : Franchement, l’état fait déjà énormément d’efforts pour aider le cinéma. Mais de mon point de vue, il faut encore faire un peu plus. Si nous voulons que notre cinéma voyage et soit présent dans de grands festivals et représente dignement le pays à l’extérieur, il faut y mettre davantage de moyens.
Vivement que votre message soit entendu par le camarade Pingdwendé Gilbert OUEDRAOGO, ministre en charge de la culture, un ministre très objectif et sensible pour les bonnes causes. En tout cas, l’espoir est permis !
ArtistesBF
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