« À quand l’espoir ? » : c’est par cette interrogation lancinante que Sada Sanfo inaugure Chants de détresse, premier volet d’un livre qui en compte deux. Le second, Silhouettes de poésie, change de registre et de forme, mais non d’horizon : celui d’une parole poétique qui veut veiller sur le pays, sur ses morts, sur ses humbles et sur les objets qui portent sa mémoire. Édité par Les Éditions Belles Lettres d’Afrique, le recueil réunit quarante et un poèmes et propose ainsi, sous une même couverture, une poésie de l’urgence et une poésie de l’image.
Une poésie de l’urgence : dire la détresse, nommer l’espoir
Le titre est un programme, et il est trompeur à dessein. Les « chants de détresse » ne sont pas des plaintes closes sur elles-mêmes : ils dessinent un mouvement qui va du deuil à la résistance. Le poème liminaire, qui donne son titre à la première partie, empile les inquiétudes (« l’Homme est sans pitié », « le prochain banalisé ») pour n’en revenir qu’à un seul souhait, celui d’« une meilleure humanisation ». Ce n’est pas un hasard si le mot revient à la fin de plusieurs textes : la poésie de Sanfo est d’abord une pédagogie du sursaut.
Le contexte sécuritaire du Burkina Faso irrigue toute la première partie. Le poète y fait entendre plusieurs voix. Celle du soldat, d’abord, dans « Soldat burkinabè » et dans « Un soldat, à son épouse », lettre en vers où le combattant demande à celle qui reste « de tenir ». Celle de l’enfant et de la mère ensuite, dans « Un enfant » et « Une mère et son enfant », où la violence est rapportée avec une retenue qui n’exclut pas la colère. Celle de la veuve enfin, dans « Du désespoir à l’espoir », qui rêve de rebâtir la terre quittée « sans un au revoir ». À ces figures s’ajoute l’hommage à Ladji Yoro, volontaire tombé pour la patrie, qui appartient à la tradition du tombeau poétique.
Le poème « Je n’ai que ma plume » condense la poétique du recueil. Construit sur une anaphore obstinée, il pose l’écriture comme une arme qui ne crache pas de feu mais « agit comme du feu », et se clôt sur un vers-devise : « Car mon arme, c’est ma plume. » On y lit une éthique de l’écrivain engagé, consciente de ses limites (la plume est « souvent dans la brume ») mais résolue à panser les maux par les mots.
Les humbles, les proches, le vivant
Ce serait pourtant méconnaître le recueil que de le réduire à la poésie de circonstance. Une large part de Chants de détresse est consacrée à ceux que l’histoire officielle regarde peu : la femme qui se lève tôt « avec parfois le bébé au dos », le « brave paysan » que le poète veut aller remercier « sans une bouteille de champagne », l’âne que le fouet menace et dont il faut faire un « trésor du patrimoine ». La figure du père, déclinée dans « Mon père » en une litanie de « Qui suis-je ? », donne au recueil son point d’ancrage affectif ; la dédicace aux parents défunts, « deux boussoles qui guident mes pas », en est le pendant.
Le poème « L’étudiant burkinabè » mérite une mention particulière. Récit d’un désenchantement en vers, il dit la foule des amphithéâtres, le prêt universitaire, les petits boulots, « six longues années » pour « une licence inutile », avant de s’achever sur la lettre du père qui fait « fondre en larmes » le narrateur. La satire sociale y rejoint la confidence, et le texte compte parmi les plus réussis pour la justesse de son observation.
Dans le même esprit, « Le cri de l’arbre » et « La route » retournent la responsabilité vers l’humain. L’arbre pleure, dit-il, non « parce que l’homme me détruit / mais parce que l’homme se détruit » ; la route, elle, n’est pas coupable : elle est « la route de notre déroute ». Ces formules, qui valent par leur netteté aphoristique, comptent parmi les trouvailles du recueil.
Mémoire, hommage et patrimoine
Sada Sanfo s’inscrit clairement dans une poésie de la transmission. Les textes consacrés à Maître Titinga Pacéré, « Hommage à Maître Pacéré » et « Les cris douloureux », font du disparu un « grand baobab » et convoquent, dans une belle énumération, l’harmonie du tambour, de la calebasse, du bendré, du lounga et du wììga, comme si tous les instruments du pays pleuraient avec lui. « La carte postale du Bazèga » adopte une tout autre tonalité, plus proche du poème-guide, en promenant le lecteur de la mosquée de Nagnimi au chapeau de Saponé et au baobab de Kounda. Quant au poème « Patrimoine culturel », il fait de la culture un « étendard » et un « socle d’identité », pensée qui sert de charnière avec la seconde partie du livre.
Silhouettes de poésie : quand le poème se fait image
Avec Silhouettes de poésie, le recueil prend un tour formel inattendu. Dix poèmes y épousent la forme de ce qu’ils célèbrent : le mortier, la calebasse, l’arbre, la maison, le lounga, le canari, la case, le chapeau de Saponé, la place des cinéastes, le monument aux héros nationaux. La filiation avec les Calligrammes d’Apollinaire est évidente, mais l’inspiration est ici résolument locale : ce sont des objets domestiques, des instruments de musique, des monuments de Ouagadougou que la page dessine.
L’entreprise est séduisante et parfois très habile. Dans « Le chapeau de Saponé », les vers rétrécissent puis se réduisent à un mot par ligne, si bien que les derniers mots, « Il me / Le / Faut », forment à la fois la pointe du chapeau et l’aveu de désir du poète. Dans « La place des cinéastes », les quatre voies du rond-point sont figurées par la disposition des mots en colonnes. Le poème « Le lounga » joue, lui, sur le découpage syllabique (« In-car-na-tion, Ré-vé-la-tion ») pour imiter le battement de l’instrument. Ces trouvailles montrent que Sanfo sait faire du blanc de la page un élément du sens.
Le contenu de ces textes reste avant tout didactique : on y apprend qu’un monument mesure 55 mètres et pèse trois cents tonnes, que le rond-point des cinéastes fut inauguré en 1987. Ce parti pris pédagogique assume pleinement son public, qui peut être scolaire, et l’on comprend que l’auteur ait voulu faire œuvre utile. Il a néanmoins un prix : par endroits, l’information l’emporte sur l’émotion.
Une écriture de la clarté, ses forces et ses limites
Sanfo écrit en vers rimés, volontiers en quatrains, avec un goût marqué pour l’anaphore et pour l’énumération. Cette écriture a ses vertus : elle est mémorisable, oralisable, et convient à la déclamation autant qu’à la lecture. La simplicité du lexique, l’usage de formules frappantes et la présence de références locales (Naaba Wobgo, Sankara, le Loroum, le Nazinon) ancrent fermement le texte dans son terroir.
Cependant, la contrainte de la rime conduit çà et là à des rapprochements forcés, comme ces séries en « -esque » du premier poème (« rocambolesque », « romanesque », « titanesque », « aristophanesques ») qui séduisent l’oreille sans toujours servir le sens. Certains textes, tel « Hymne de la victoire », se tiennent plus près du communiqué que du poème, et gagneraient à laisser plus de place à l’image qu’à la proclamation. Quelques images semblent se contredire ou manquent de netteté… Enfin, dans la seconde partie, le recours à la longue ligne de prose rimée (« L’arbre », « La maison ») affaiblit un peu la tension lyrique que les silhouettes cherchent pourtant à créer.
Toutefois, ces réserves n’ôtent rien à l’essentiel : Sanfo n’a pas cherché la sophistication, mais l’efficacité d’une parole partagée.
En conclusion Chants de détresse suivi de Silhouettes de poésie est un livre de conviction. Il ne prétend pas renouveler la poésie africaine ; il témoigne, avec sincérité, d’un pays éprouvé qui cherche dans ses morts, dans la vulnérabilité des ses personnes humbles et dans ses objets quotidiens des raisons de tenir. Sa force tient à la cohérence de son projet, qui unit dans un même geste le cri et la mémoire, le deuil et la transmission. Sa réussite la plus originale serait sans conteste la seconde partie, où le poète fait de la page une case, un canari, un chapeau, un monument. C’est là que la voix de Sada Sanfo est la plus personnelle, et c’est par là que le livre mérite d’être lu, et surtout regardé. Chapeau bas à l’auteur qui, tel est monument qui se construit, s’installe dans la case des poètes nationaux.
Koba Boubacar DAO
Écrivain – Critique littéraire
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