Les 09 et 10 novembre derniers, sous la houlette de la Société des Auteurs, des Gens de l’Écrit et des Savoirs (SAGES), se tenait à Ouagadougou, la 7è Rentrée littéraire du Faso. L’évènement avait pour thème : « Contribution de l’écrivain et de l’intellectuel à la lutte contre le radicalisme et l’extrémisme violent. » Au programme, diverses communications sur la littérature nationale, une cérémonie d’hommage au dramaturge burkinabè Aristide Tarnagda, lauréat du Grand prix littéraire d’Afrique noire 2017 avec son recueil de pièces théâtrales Terre rouge – Façon d’aimer et une dédicace du livre intitulé La Carte de séjour d’Hamidou Sampebgo : un roman de 115 pages paru chez Céprodif, à Ouagadougou, en 2017 et réédité cette année.
Au début du roman, un seul rêve. La décision de Salam, le héro du récit, est prise : aller à l’aventure, se rendre en Côte d’Ivoire. Dès lors, « le spectacle de la rue avait beau réussi à le distraire durant un moment, Salam ne pouvait s’empêcher de se rappeler que l’engin dans lequel il était l’emmenait résolument loin de Bassinko, de ce quartier qui l’avait vu grandir, loin du Burkina Faso, ce pays qu’il aimait tant. » (Page 14)
« Départ pour la Côte d’Ivoire »
Ainsi, « Salam avait quitté sa famille, ce monde dont il ne s’était jnamais séparé auparavant, sa mère, son père, ses frères, ses sœurs et amis pour cette destination si lointaine. » (Pages 15 – 16) Sur le parcours, « Yamoussoukro, la ville dont les tracasseries routières resteront à jamais les plus gravées dans la mémoire de Salam. » (Page 16) Il se sentait abandonné à son triste sort.

« Dans les branchages, une pléiade d’oiseaux chantaient joyeusement, ignorant ses tribulations. » (Page 19) « Tous furent copieusement fouillés dans tous les sens, même au niveau des parties intimes de leurs corps. Les deux officiers étaient obnubilés par l’idée d’y trouver des billets de banque. Dépouillés une nouvelle fois, les malheureux voyageurs prirent à nouveau place à bord du car. Le voyage reprit son cours. Salam était aux abois. » (Page 20) Une fois à Abidjan, « comment retrouver son oncle dans cet amas de buildings, de gigantesques constructions, dans cette foule inombrable ? » (Page 22). En effet, il était « à la recherche de Kosswéogo, son oncle dont il ne connaissait que le nom et le nom du quartier où il résidait. » (Page 23) Cependant, Salam découvre avec émerveillement que « ce n’était point un rêve, mais la réalité, la réalité même. Il ne rêvait pas. La lagune Ébrié scintillait majestueusement sous les rayons de l’aube naissante. »
« La Côte d’Ivoire confrontée à l’ivoirité »
Pourtant, c’est dans ce contexte que « le président Henri Konan Bédié semblait, quant à lui, beaucoup se préoccuper de la promotion de l’ivoirité. Tout portait à croire que les solutions aux problèmes des Ivoiriens s’y trouvaient. » (Pages 37 – 38). C’est alors qu’à la page 39, Salam s’interroge : « Qu’avaient-ils à diviser ainsi ce beau peuple mosaïque, ces politiciens ? » Un peu plus loin, page 40, il s’en offusque : « Distinguer d’une part des Ivoiriens authentiques, ayant une ivoirité pure, exempte de tout doute. Des Ivoiriens éligibles. D’autre part des Ivoiriens n’étant pas assez Ivoiriens, en tout cas pas suffisamment Ivoiriens au point de pouvoir être candidats aux éléctions présidentielles ! Aberration ! Rien qu’une aberration… » À ce propos, André Somé, dans sa préface à l’œuvre (pages 9 – 10) renchérit : « Après avoir subi les affres de l’esclavage et de la colonisation du fait de la soif d’exploitation et de domination occidentale, l’Afrique, défigurée malgré elle, était perçue comme une pauvre victime de la barbarie blanche. Depuis les indépendances cependant, les Africains peinent à reconfigurer leur continent à leur guise. (…) L’aberration des frontières entre les États africains et, davantage encore, le ridicule comportement de certains Africains qui semblent rattacher leur identité à des références géopolitiques qui n’honorent pas le berceau de l’humanité. »
« Durs temps pour les étrangers »
Le lecteur retrouve, Salam de la page 43 à la page 47 au « Quartier Général de la jeunesse panafricaine. » À la page 45, on apprend « un affrontement sanglant entre des frères, entre Ivoiriens et Burkinabè », dans la région de Tabou.

En effet, à la page 47, le narrateur indique que « pour un lopin de terre cultivable, des populations autochtones ivoiriennes et des allogènes burkinabè s’étaient violemment affrontés. Beaucoup de sang avait coulé. » Même « des étudiants et des étudiantes avaient enterré le dialogue, les débats intellectuels. Ils avaient rangé les plumes dans les tiroirs. À présent, ils s’étaient munis de machettes pour s’affronter entre étudiants d’obédiences politiques différentes. Le bilan des affrontements était lorurd : des corps sans vie çà et là, des blessés agonisants mutilés, ensanglantés. » (Page 51) À la page 55, Salam est victime d’abus d’autorité de la part d’un policier xénophobe qui lui déclare : « Tu es un étranger, un Burkinabè, un imposteur sans carte de séjour. Et qui de surcroît, se permet de troubler la quiétude d’un citoyen de ce pays. » Il passera trois jours d’incarcération arbitraire. Chez l’oncle de Salam, ce sont des remords : « Et dire que j’y ai consacré toute ma vie. Dans mon village, Bassinko, au Burkina Faso, il n’y a pas une seule case en mon nom. Mon passé, ma jeunesse, ma vie, tout est ici, nulle part ailleurs. C’est ici qu’on nous avait promis que les terres que nous mettions jadis en valeur deviendraient les nôtres. » (Page 60) Malheureusement, « des troubles éclatèrent et se soldèrent par un coup d’État, ʺle putsch de Noëlʺ. En ce mois de décembre, la Côte d’Ivoire fut secouée par la chute du régime d’Henri Konan Bédié et l’arrivée au pouvoir du Général Robert Guéï » (Page 63). « Le nouveau pouvoir promettait de ʺbalayer la maisonʺ, de combattre l’insécurité dans le pays… » (Page 64)
« La Jeunesse Unie pour les États-Unis d’Afrique
Pour le personnage Titinga du Quartier général de la jeunesse panafricaine, il faut absolument en Afrique des États-Unis, « Mais pas une parodie d’États-Unis d’Afrique ! Il nous faut fonder les États-Unis d’Afrique sur des valeurs endogènes, humaines, africaines. » (Page 67) L’auteur relate aussi les mésaventures nocturnes d’un boulanger et d’un vigile qui ont été séduits à leurs dépens par des créatures féminines surnaturelles. Quant à Salam, « il trouvait triste que son oncle, après tant d’années et de sacrifices, soit obligé d’hypothéquer, de vendre petit à petit ce qui lui restait encore comme biens. » (Page 78)
« Naissance d’un amour contrarié »
En pareille situation – s’interroge Salam à la page 87 –, « où trouver un peu de consolation ? Peut-être auprès de Catherine, la fille qu’il rencontra naguère à Adjamé alors qu’il faisait ses courses. » Mais, à la page 96, Henri, le frère de la jeune fille le met en garde : « Ma sœur ne t’est pas du tout destinée. Elle est loin d’être celle qui te sied ; tout comme tu es loin d’être l’homme qu’il lui faut. Car des étrangers, des Burkinabè, mon père en a vraiment horreur ; et moi aussi. Éloigne-toi d’elle ! et ceci est clair et irrévocable ; il n’est pas question qu’on vienne souiller notre ivoirité pure. Nous ne voulons pas d’un gendre étranger ou Burkinabè… »
« Un quotidien de plus en plus pénible sans la carte de séjour »
À la page 100, Salam est dépouillé de la somme de 35 000 francs, son premier salaire, « le seul espoir de pouvoir obtenir enfin (…) la carte de séjour. » Après l’élection présidentielle aux résultats controversés, Laurent Gbagbo s’autoproclame Président. Les partisans d’Alassane Ouattara qui a été exclu du scrutin pour motif de nationalité douteuse descendent dans la rue. Les morts tombés sous les balles des soldats sont nombreux. Les ʺétrangersʺ paient alors un très lourd tribut.
« Réconciliation et retour au Faso natal »
Survient la réconciliation entre Salam et Henri qui de l’aveu de sa propre mère est né d’un père Burkinabè. Face à Salam, le jeune homme reconnait, pages 106 – 107, qu’il était « un xénophobe d’une xénophobie aussi répugnante qu’exécrable, un pauvre hère gavé d’une soupe venimeuse et toxique de l’ivoirité » Salam regagne le pays natal. « Après le départ de Salam, la Côte d’Ivoire connut encore une décennie d’instabilité. Durant tous ces moments difficiles, Salam garda le contact avec ses camarades de la jeunesse panafricaine (…) Après la fin de la rébellion et l’élection présidentielle tumultueuse, la Côte d’Ivoire avait un Président élu, et elle regardait vers l’avenir avec plus d’optimisme. » Le dénouement du récit se fait sur un air de mariage entre Salam et Catherine et une note d’espoir d’une Afrique unifiée. Le roman La Carte de séjour est sans aucun doute une chronique. S’agirait-il de l’autobiographie d’un auteur ayant passé une vingtaine d’années de sa vie dans ce pays où il est né et a poursuivi ses études, jusqu’au baccalauréat ? Ou, plutôt le, souvenir d’un passé récent d’un simple témoin des années de la tourmente sociopolitique d’un pays qui n’a guère su convenablement négocié son virage du miracle au mirage économiques ?
Boubacar Dao
Note : Les intertitres sont les titres des parties du roman.
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