La couverture de l’œuvre présente, sur un fond de couleur rose bonbon, des maisons d’habitations en milieu rural. Au-dessus du village, à gauche, une ombre ; à droite, la lumière d’une lampe électrique qui, telle une douche, dirige son faisceau de lumière sur la cité. Paru aux Éditions du Lac, à Ouagadougou, en 2018, Nécrose à Koufa est un roman de 108 pages comportant une préface qui s’étend des pages 5 à 6, écrite par le Dr Adamou Kantagba.

Il se subdivise en dix (10) chapitres sans titres. Comme prologue à son récit, pages 9-13, Étienne Gnoumou, évoque les besoins criants des populations de Koufa en matière d’hygiène, d’assainissement et d’alimentation. Suivent alors la convocation de Yazon, le chef de village de Koufa au commissariat de police, sa réponse à la convocation, son interrogatoire par l’officier Moctar, la violence gratuite qu’il subit, son évanouissement et sa détention, qui se révèlera arbitraire. L’auteur situe l’histoire en l’an 2000.
Au Nakibou, selon une décision présidentielle, la communalisation est décrétée. À l’instar d’autres localités, Koufa doit devenir une commune. Au passage, nous découvrons le cabaret de Waniki, la productrice et vendeuse de bière locale à base de mil : « Waniki, cette femme émancipée du village. » (Page 14). Elle « bravait la pénibilité de ce travail depuis une dizaine d’années pour le grand bonheur des consommateurs de son dolo. » (Page 15). Yazon et ses amis d’enfance que sont Manawé, Tézounou et Wanou s’y sont retrouvés.
Au chapitre 4, c’est d’abord le retour de Yazon du cabaret et la dégustation de la cuisine de son épouse Hankarfa. « Il dévorait à grandes bouchées le plat de tô malgré sa réticence pour la gluante sauce de kapok. » (Page 23). C’est aussi l’arrivée de son fils Siéwian, l’étudiant qui lui offre, en guise de cadeau, un costume acheté grâce à sa bourse. C’est surtout, la problématique de la communalisation qui est abordée. Yazon, « assis sur un banc, (page 27), le regard vide, il commença à rêvasser aux avantages de cette nouveauté. Revenant à la réalité, il se leva, regarda la maisonnette et bafouilla quelques mots. »
La communalisation : une bonne ou une mauvaise chose ?
Le fils de Yazon se veut convaincu et convaincant, à la page 28, en ces termes : « (…) la communalisation n’est pas une mauvaise chose. Selon les gens de la ville, elle vise à rétablir l’économie et amorcer le processus de développement du pays en général et des communes en particulier. Ainsi, les décisions sont prises à la base. La population vote son équipe dirigeante qui se chargera de proposer des stratégies de développement de la localité. Père, si Koufa devient une commune, cela assurera le progrès du village et l’amélioration des conditions de vie des paysans. Nous aurons à cet effet un petit sourire commun et beaucoup de choses à partager. »
La réplique du père est sans ambages : « Je parie que c’est encore une farce des gens de la ville. Ne devons-nous pas nous en méfier, surtout si elle est voulue par des autorités qui entendent toujours mettre les gens au pas ? (…) Qu’avons-nous à partager dans cette nouveauté ? C’est encore une supercherie des gens de la ville. » Plus loin, nous lisons qu’« à Koufa c’était le train-train quotidien. Le chef avait convoqué ce matin le tribunal des anciens pour statuer sur deux affaires : un cas de cocuage et un autre de violence faite à un mineur. » (Page 29).
Au terme de la journée, page 38, nous lisons que « tout le monde reconnut que les jugements de ce jour avaient été bien rendus et que les ancêtres étaient satisfaits. C’est pour cela que la pluie était tombée dru et abondante. » Au chapitre 5, c’est le jour de l’arrivée du préfet à Koufa. Ce matin-là, à la page 41, « en ressortant de la douche, il… (c’est de Yazon qu’il s’agit), se rappela sa veste. Un sourire épanouit son visage. Une idée lui passa par la tête. Il allait montrer à ce préfet qu’au village aussi les gens s’habillent proprement, comme il faut. Il entra dans la chambre et prit le sachet contenant la veste. Aussitôt une souris s’en échappa. »
Le préfet : « un corps un peu athlétique avec cependant un ventre bedonnant »
La place du marché était bondée de monde depuis le matin. « À onze heures enfin, (page 43) trois voitures surgirent en trombe (…) Les dozos, grands chasseurs du village, avec leurs fusils rouillés créaient le vacarme. Les griots quant à eux endiablaient la foule au son frénétique des tam-tams et des balafons. » C’est alors que l’auteur nous dresse aux pages 43-44, le portrait du préfet, dont nous ne retiendrons que quelques traits : « D’une quarantaine d’années, le préfet Alfred avait un corps un peu athlétique avec cependant un ventre bedonnant. Ses cheveux abondants sur la nuque laissaient néanmoins voir une calvitie frontale. De son visage transparaissaient des yeux rouge-piment très agressifs. »
Son discours est clair (pages 46-47) : « Il est de mon devoir de vous conduire dans la communalisation et de vous former, parole de notre président à tous. Vous verrez certaines mesures s’imposer à vous. Vous ne les aimerez peut-être pas. C’est normal, car tout changement a ses exigences et n’est pas toujours compris. Mais, pour la bonne marche de la communalisation, vous me devez obéissance. Je m’en irai quand tout sera parfait. Je m’en irai si je constate que vous êtes capables de diriger, dans les règles de l’art, la commune. Je m’en irai après avoir organisé des élections saines et transparentes. »
Que de malentendus et d’incompréhensions…
Mais, au cours des échanges, que de malentendus et d’incompréhensions. D’une part, le chef et les siens appréhendent le développement sous l’angle endogène en le relativisant. En effet, Yazon affirme : « ils sont venus pour nous imposer des taxes sous prétexte que nous sommes pauvres et que nous avons besoin d’un développement. Notre village est bien développé. Nous ne sommes pas pauvres car nos ancêtres n’ont jamais été pauvres. Nous sommes suffisamment plus riches que ceux qui ont inventé l’argent et toutes ces nouveautés. » Et d’autre part, le préfet, quant à lui, envisage (pages 54-55) le développement plutôt en termes d’infrastructures modernes : « des routes, des écoles, des dispensaires, des marchés pour la fluidité du commerce etc. »
L’autorité administrative, se voulant alors plus ferme, dans les six dernières lignes de la page 55, « entra dans une grande colère. Ses yeux devinrent rouges. Son garde du corps arrangea son pistolet. Tout le monde eut peur. D’un ton déchainé, le préfet conclut : que vous le vouliez ou pas, le village est déjà érigé en commune. Par conséquent, vous êtes obligés d’entrer dans la nouveauté, vous y êtes déjà. Il vaut mieux composer avec. »
Le conflit était donc ainsi ouvert… Au chapitre 6, nous avons l’annonce de la mort de Hakato, mort survenue en ville. Elle a succombé des suites d’un accouchement. Interviennent également l’évocation de l’épisode de son union avec un homme grand fumeur de cigarette et violent ; de l’épineuse question des difficultés pour la prise en charge médicale des patients dans les formations sanitaires, la dépravation des mœurs…

Dans le roman, la référence à des ancêtres divinisés, à qui on offre eau et poulets, est présente : Lombo, Whanhoun, Gnilé, Perekuy, Namoubé. Au chapitre 7, le préfet « décida de résider à Kopoé une localité distante de Koufa d’environ vingt kilomètres. » Kopoé où (page 67) « les grues avaient tassé grossièrement les rues pour faciliter la circulation en attendant le bitumage. Les fils électriques servaient de perchoirs aux oiseaux. Des feux tricolores réglementaient agréablement la circulation. Par des formalités administratives, les étrangers venus des grandes villes avaient déjà occupé les lieux et construisaient qui des boutiques, qui des magasins, qui des habitations, etc. »
« Chacun était armé qui de gourdin, qui de spatule, qui de hache, qui de machette, qui de fusil, qui de lance-pierre, qui de daba pour chasser l’indésirable. »
À Koufa, cependant, les tensions entre administration et administrés ne manquent pas. C’est avec amertume que nous lisons à la page 82 que : « les jours se sont succédé. Le préfet n’avait pas faibli. Il était 7 heures quand le bulldozer en furie, conduit par Saïdou commença à dévaster tout sur son passage dans le village de Koufa. Le préfet contre toute attente avait pris la ferme décision de construire d’abord une école sur le site du benlé. L’aile gauche du bosquet venait d’être détruite. Le chef qui observait le spectacle s’interposa (…)
À la page 83, « la foule assista scandalisée à la scène. Par solidarité, jeunes, femmes, enfants, chacun était armé qui de gourdin, qui de spatule, qui de hache, qui de machette, qui de fusil, qui de lance-pierre, qui de daba pour chasser l’indésirable. » Des émeutes éclatent à Kopoé et le préfet s’indigne en ces termes, à la page 90 : « Oui, oui, oui c’est ça ! Que vous êtes des ingrats (…) je viens vous apporter la civilisation à Koufa et vous me remerciez de la sorte ? » Le préfet et le chef en viennent même aux mains… Yazon est incarcéré puis libéré.
La mort du préfet et du chef…
Malheureusement, à la page 98, le préfet est pris de malaise. À la page 99, il meurt d’une mort assez mystérieuse. Yazon est convoqué par la police pour répondre des chefs d’accusation formulés contre lui. À la page 100, « à Koufa, chacun commentait l’évènement. Hankarfa, sa femme se lamentait, le visage inondé de larmes : ʺHum ! Ils accusent encore mon mari d’avoir tué le préfet avec du wack. Non, non, non ! Ce n’est pas vrai ! Ils se sont trompés de personne. ʺ »
Au chapitre 10 (pages 101-107), c’est le prologue du récit. Les actions du nouveau préfet, Dramane s’inscrivent dans une dynamique de dialogue et de réconciliation. Le chef qui a déjà passé deux années en prison est libéré. Cela donne l’occasion de réjouissances à Koufa. L’innocence du chef est solennellement proclamée ; tandis que le coupable et ses motivations sont publiquement révélés. Mais, le monde a changé.
Au lendemain de ce retour triomphal, nous lisons à la dernière page du récit, que « les chiens aboyaient à se décrocher la mâchoire. Les femmes rivalisaient en cris stridents déversant, autant qu’elles étaient capables, des larmes de douleur. Les cris par saccades, montaient avec vigueur puis redescendaient doucement. Le chef est mort, la nouvelle se répandit, telle une trainée de poudre, plongeant Koufa dans la consternation totale. »
La thématique, l’écriture et la couverture du roman
Pour reprendre les propos du préfacier, à la page 6 du livre, nous dirons que l’auteur « dévoile à la fois les bons et mauvais côtés de la communalisation, mais aussi et surtout les motivations politico-politiciennes qui peuvent la sous-tendre. En cela, le roman de Gnoumou fait œuvre utile. »
De notre avis, la simplicité de la narration ne laisse pas le lecteur indifférent. La 1ère de couverture du roman apparait comme une traduction de l’optimisme auquel nous invite l’œuvre. En effet, elle renforce la symbolique de ce discours. L’œuvre repose sur une solide charpente marquée du sceau de la tradition et de l’inviolabilité. Ce roman – à l’instar de celui Nazi Boni, présenté comme ʺle père de la littérature (ou du roman) burkinabèʺ depuis son Crépuscule des temps anciens – nous replonge dans l’univers du Bwamu.
Il se pose alors la question plus actuelle des temps nouveaux avec les angoisses suscitées. Nécrose à Koufa ! Voici donc le premier roman d’Étienne Gnoumou, celui d’une belle plume prometteuse.













