Un Rêve brisé est le titre du premier roman de Daouda Derra. Paru en 2018, aux Éditions Céprodif, à Ouagadougou, c’est une œuvre de 123 pages. Une observation rapide du roman donne à voir que l’ouvrage comporte une page de remerciements (page 7), un avant-propos (page 9), une sorte de prologue (pages 11-14) et huit (8) chapitres :
« À la découverte de la ville » (pages 15-36), « Bienvenue dans la famille Kollo » (pages 37-57), « Les temps changent, les hommes aussi » (pages 51-58), « De vie à trépas » (page 59-68), « Une nouvelle vie commence » (pages 69-92), « Toute situation a des conséquences » (pages 93-102), « Le deuil » (pages 101-103) et « Tout a une fin » (page 104-122).
L’auteur, âgé d’une trentaine d’années, est un officier des forces armées nationales (Gendarmerie nationale) du Burkina Faso.

Le roman s’ouvre sur un texte aux allures de prologue couvrant les pages 11 à 14. Ainsi, lisons-nous à la page 14 : « Sofia grognait tout en fouillant les pièces de la maison. La cuisine et le salon étaient déserts. Toutes les chambres étaient bouclées sauf la chambre conjugale. Il y avait un grand désordre mais ni son mari ni Safoura n’étaient présents. Elle jeta un coup d’œil dans les placards, sous le lit et derrière la porte. L’énervement se transforma en inquiétude. Elle s’avança lentement vers la douche. Dès qu’elle tira le rideau en plastique, elle s’évanouit. » Ainsi commence donc le roman Un Rêve brisé de Derra qui, dans un flash-back, présente les différentes péripéties du récit ayant précédé cet instant fatidique.
L’exode de Safoura
Le retour en arrière dans le récit entraine le lecteur dans différentes situations. D’abord, au chapitre 1, nous allons « à la découverte de la ville ». Ici, l’auteur relate les circonstances dans lesquelles Safoura, une jeune fille de dix-huit ans, du village de Tingbila, orpheline de père, entreprend son exode rural vers la capitale. Les conditions pénibles du voyage à bord d’un car sans confort ni sécurité ; son arrivée et son accueil au domicile de sa tante Liam Zongo ; une rapide formation aux tâches d’entretien de ménage… Puis, c’est le placement de Safoura auprès de Sofia, une amie de sa tante, dans la famille Kollo. Au chapitre 2, les règles de bonnes conduites, en vigueur dans cette opulente maison, lui sont enseignées par la maitresse des lieux au moment où celle-cila lui fait visiter. Et surtout, à la page 44, en guise de mise en garde, une interdiction très ferme : « Tu ne devras jamais entrer dans cette chambre quelle que soit la situation ; c’est compris ? avertit-elle Safoura une fois devant la chambre principale. »
L’attrait diabolique du fruit défendu
Pourtant, au chapitre 3, la convoitise du fruit défendu se fait lire. En effet, de la page 51 à la page 52, le lecteur découvre, d’une part à propos de Safoura que « son teint devenait plus éclatant et ses rondeurs étaient mieux développées » et d’autre part, que dorénavant, M. Kollo, « qui adressait à peine la parole à Safoura, engageait quelques conversations timides. Un soir, la servante lui apporta une tasse de thé pendant qu’il feuilletait des magazines. Kollo, sous ses grosses lunettes claires, la lorgna discrètement. Sa tête suivit les mouvements de hanche de la fille. Il sursauta quand sa femme apparut au jardin et se redressa sur la chaise… » La suite évidente, nous la connaissons. Ce sont les viols à répétition que subit la jeune domestique. Au chapitre 4, Kollo, dans la douche, tente encore une fois d’abuser de Safoura. Celle-ci se défend. Son geste est fatal au mari de Sofia. La domestique s’échappe de la maison. Mais, avant de partir, nous lisons de la page 67 à 68 qu’« elle fouilla les tiroirs et s’empara de tout ce qui pouvait lui permettre de s’enfuir. Elle se refusa néanmoins de voler les bijoux de Sofia. Même si leur relation prenait fin de façon dramatique, c’était une femme bien. Elle réunit en tout quelques dizaines de billets de mille. Elle reconstitua rapidement son baluchon, jeta à nouveau un coup d’œil dans la douche. Le corps dodu de son bourreau y était toujours. »
Frida ou l’autre rêve brisé
Au chapitre 5, Safoura se retrouve à la rue. Dans sa quête d’un toit pour passer la nuit, un homme en voiture la conduira dans un hôtel en vue d’abuser sexuellement d’elle. Elle parvient à se soustraire des griffes de son prédateur. C’est alors qu’elle rencontre Frida, une fille de joie qui accepte de partager sa peine. Elles vivent ensemble. L’auteur nous fait visiter l’intimité de Frida et nous apprenons les événements qui l’ont conduite à exercer le plus vieux métier du monde. Dans sa vie, elle avait eu un homme du nom de Paul, dont le métier de soldat limitait leurs occasions de rencontre. Lorsqu’elle tomba enceinte, elle vécut en concubinage avec son homme. Le mariage était envisagé pour l’après accouchement. Malheureusement, ce rêve de Frida d’une vie conjugale se brisa net en apprenant que son homme est tombé sous des balles au cours d’une intervention contre des bandits. Subtilement l’auteur évoque ainsi le péril du métier des armes, rendant aussi hommage à ses frères d’armes tombés sur le champ d’honneur. À l’accouchement, elle perd malheureusement son enfant. Comble du malheur, elle est rejetée par la famille de Paul.
« Comme tout marché du sexe, chacun venait pour y chercher son plaisir. »
Après quelques hésitations, la décision de Safoura est prise de marchander ses charmes. Nous la redécouvrons au premier soir de ʺson entrée en fonctionʺ. À la page 87, l’auteur nous décrit un cadre de débauche, un décor sulfureux : « À chaque endroit, des garçons saoulés se trémoussaient derrière des filles indécemment vêtues sur des musiques électrisantes. Les odeurs d’alcool se mélangeaient à celles du tabac et de la drogue. Les jeux de lumières éclairaient difficilement les lieux (…) Décrié le jour, envahi dans les noirceurs de la nuit, ce coin reflétait la définition de l’absurdité de Camus (…) Des femmes de toutes les formes et de toutes les couleurs se pavanaient là pour faire saliver leurs clients. Pour sa première soirée Safoura se devait de faire bonne impression dès que le client la verrait. Elle portait une petite robe moulante rouge qui laissait apparaitre ses belles jambes sur des hauts talons noirs… » Cependant, elle n’exercera pas ce soir-là avec son client, un avocat qui pourtant lui remettra la coquète somme de cent mille francs.
Au chapitre 6, Safoura est prise de malaise. Une consultation médicale et des examens révèlent qu’elle n’est pas séropositive au VIH/SIDA ; mais elle porte une grossesse. Puis, le chapitre 7, nous renvoie aux instants immédiatement après la mort de Kollo : le veuvage de Sofia son épouse ; sa dépression nerveuse ; sa colère contre Liam qui lui avait trouvé Safoura comme servante ; l’enquête sur la mort de son mari qui semble avancer lentement… En outre, au chapitre 8, Safoura refusant la prostitution, décide d’entreprendre un petit commerce.
Fin de cavale pour Safoura et dénouement du récit
De la page 107 à la page 108, Daouda Derra raconte : « Des enfants du voisinage s’amusaient dans la ruelle, non loin du commerce. Ces derniers, surexcités courraient à tue-tête quand un pickup blanc apparut tout d’un coup. On pouvait lire tout autour du véhicule l’inscription en grands caractères ʺGENDARMERIE NATIONALEʺ. Le véhicule freina brusquement devant l’étalage et deux agents débarquèrent immédiatement face à Safoura. » Il est procédé à son interpellation dans les règles de l’art, pour ne pas dire, avec le respect des droits humains qui sied. Mais, Safoura entre en travail. Le véhicule de la gendarmerie, qui la transporte, devient vite celui de secours en changeant d’itinéraire. La parturiente est conduite à la maternité. Parmi les gendarmes, une femme, qui tout en partageant les souffrances d’une femme comme elle, tente de conduire sa mission d’officier de police judiciaire, en tout professionnalisme. Safoura met au monde une fille. Aussitôt débute l’interrogatoire, en pleine maternité, de la présumée meurtrière qui, en réalité, ne devrait être poursuivie que pour des faits qualifiables d’homicide involontaire ; commis du reste, dans une situation de légitime défense. Mais, l’hémorragie lui a fait perdre trop de sang lors de l’accouchement. Au bout du temps de connaitre son groupe sanguin et au bout du temps de l’attente d’une transfusion sanguine, Safoura succombe.

Un Rêve brisé ou du cauchemar à la réalisation d’un beau rêve
Voici un excellent roman dont l’auteur envisage un autre rêve : la publication d’un recueil de poèmes. Un roman simple, mais plein de saveurs. Chaque chapitre se lit comme l’épisode d’une série télé. C’est bien l’écriture du rêve d’un auteur sur les cauchemars de ses personnages. C’est alors que dans son avant-propos, Daouda Derra écrit : « Penser une histoire et faire vivre des personnages en maitre absolu de mon imagination. Cela m’a toujours fasciné. Ce rêve que je réalise à présent, n’a pas été brisé. Ce qui n’est pas toujours le cas. » Quant à Safoura, qui ne parvient pas à réaliser un rêve qui se transforme en cauchemar, est-elle encore une héroïne ou une simple, banale et vulgaire anti héroïne victime de l’acharnement du sort ou de celui de l’auteur ? Le dénouement du roman ne manquera pas de susciter des avis divergents. Pourquoi l’auteur a-t-il refusé une fin heureuse pour son personnage principal ? Pourquoi la fait-il mourir, lui qui pourtant a pour crédo cette belle phrase de Mencius : « Si un de tes rêves devait se briser en mille morceaux, n’aies pas peur de reprendre un de ces morceaux et de recommencer. »
Un Rêve brisé : un gâteau excellent, à déguster…
L’œuvre de Daouda Derra ! Voici une jeune et belle plume prometteuse. Une écriture dépouillée de longs récits ennuyeux et somnifères et des descriptions fastidieuses et soporifiques. Un roman simple dans sa beauté et beau dans sa simplicité. Une simplicité et une beauté qui rejaillissent sur la couverture de l’ouvrage qui est d’une sobriété bien colorée, comme une cerise sur le gâteau. Un Rêve brisé est un gâteau excellent, à déguster, à savourer ; car digne d’un pâtissier de la littérature burkinabè. Et voici qu’en guise d’épilogue, nous reviennent ces vers du poète Langston Hughes, comme de lancinantes questions à se poser : « Que devient le rêve ajourné ? / Se dessèche-t-il tel un raisin au soleil ? / Suppure-t-il comme une plaie avant de se vider ? / Pue-t-il fortement comme de la viande avariée ? / Devient-il croûte de sucre tel une douceur sirupeuse ? / Il s’affaisse peut-être tel un lourd fardeau / ou bien il explose ? »
Koba Boubacar DAO












