Depuis 25 ans, Korotimi Dao, connue sous le nom de « DK Style», impose sa marque qui incarne la fierté et l’audace d’une styliste rompue au maniement du tissu et de la paire de ciseaux. Elle a façonné un univers où le style raconte l’histoire d’un pays et inspire chacun à se projeter plus loin, avec assurance et ambition.
À l’occasion de ce quart de siècle de carrière, l’équipe d’Artistes.BF l’a rencontrée pour une interview exclusive, le mercredi 19 novembre 2025 à Ouagadougou. Un échange qui revient sur son parcours, ses défis, sa vision, son engagement et l’héritage qu’elle souhaite laisser à la mode burkinabè. Cette interview s’inscrit dans le cadre de la grande soirée anniversaire prévue le 28 novembre 2025 à l’Azalaï Hôtel. Nous ouvrons ainsi une parenthèse pour revenir sur son parcours, ses inspirations, ses combats et ses rêves encore intacts.
ArtBF :Bientôt 25 ans de carrière. Quel sentiment vous anime ?

DK Style : Oui, 25 ans de carrière, c’est tout de même un quart de siècle. Et je me dis que si Dieu m’a portée jusqu’ici, il peut encore me prêter vie pour aller plus loin. Le sentiment qui m’anime, c’est un sentiment de fierté, pas forcément de réussite. Je me dis que j’ai construit quelque chose que je pourrai un jour léguer à mes enfants ou même à mes arrière-petits-enfants. Mais pour l’instant, je le lègue surtout au peuple burkinabè qui m’a portée, soutenue et accompagnée pendant ces 25 ans.
ArtBF : D’où vous est venue l’idée de devenir styliste ?
DK Style : Ce n’est pas un choix que j’ai fait consciemment au début, c’est l’aléa de la vie. Je suis née d’un père couturier-tailleur. Et quand on est enfant, il y a des métiers qui nous attirent naturellement. J’étais toujours avec mon père, j’observais ce qu’il faisait, et ça m’impressionnait. La vraie fibre est venue quand il a offert à ma mère une machine à coudre manuelle. C’est moi qui la touchais tout le temps, parce qu’elle était simple à utiliser. La pédale, je ne connaissais pas. J’étais petite, alors je faisais des petits caleçons que je vendais au marché pour avoir mes sous de la semaine. Puis la vie a fait que j’ai voyagé. Après mes diplômes, je suis partie en Arabie Saoudite. Là-bas, on me disait que la femme ne travaille pas. Et comme je suis quelqu’un de sociable, je ne pouvais pas rester sans rien faire. Je suis donc allée payer une formation de couture. C’était de la couture sur le tas, c’est vrai, un peu difficile, mais on apprenait grâce aux catalogues, on copiait. On a même réussi à organiser un petit défilé entre femmes, parce que là-bas hommes et femmes sont séparés. Il faut s’adapter aux coutumes du pays.
ArtBF : Comment définiriez-vous la marque “KORO DK Style” à nos lecteurs qui découvrent votre univers ?

DK Style : Quand quelqu’un découvre ma marque, il voit tout de suite que c’est différent. Je ne me vante pas, mais ma marque a une signature particulière. Mes modèles sont reconnaissables. Quand quelqu’un porte du Koro DK, on le sait : il y a toujours une touche de broderie quelque part, une identité bien à moi.
ArtBF : Quel a été votre plus grand défi en 25 ans, et comment l’avez-vous transformé en victoire ?
DK Style : Pour moi, 25 ans, ce sont 25 ans de défis. Je n’ai pas “un” plus grand défi, parce que tous les jours, il faut se battre pour avancer.
Si je suis arrivée là où je suis, c’est grâce à la persévérance, à l’amour du métier et au soutien de ceux qui m’ont accompagnée. On dit qu’une seule main ne ramasse pas le sable. Il en faut deux pour que le tas soit beau. Donc ce que je suis aujourd’hui, c’est le fruit d’un travail collectif.
ArtBF : Quelles influences culturelles, familiales ou personnelles nourrissent votre style ? Etant donné que lors de la conférence de presse de folies de mode, vous avez dénoncé des préjugés qui ont longtemps terni l’image des acteurs (les mannequins) de la mode

DK Style : Dans notre métier, nous sommes nombreux. il y a les mannequins, les couturiers, les équipes. Et parfois, les mannequins sont victimes de préjugés. Lors de la conférence de presse de Folies de Mode, j’ai dénoncé le fait que certaines personnes pensent que les mannequins sont des personnes légères.
C’est de l’ignorance. Le mannequin est le porte-manteau du vêtement, celui qui donne envie au public d’aimer, d’acheter ou de découvrir le modèle. Ce sont des personnes qu’il faut valoriser. On dit souvent que les mannequins sont “légers” ou que les garçons ne sont “ni hommes ni femmes”. Mais ce sont des préjugés parce que quand tu aimes ton travail, tu le fais avec dignité. Beaucoup de gens jugent sans connaître. Dans chaque famille, il y a des imperfections, mais on n’abandonne pas ses enfants pour autant.
ArtBF : Quel regard portez-vous sur l’évolution de la mode burkinabè depuis vos débuts ?
DK Style : La mode burkinabè a énormément évolué. Le Faso Dan Fani a été généralisé depuis le décret du président Sankara en 1983 instituant le port de la cotonnade locale dans les administrations publiques. A l’époque, on l’appelait “Sankara arrive !”, les fonctionnaires couraient dans les toilettes pour enfiler leur Faso Dan Fani, parce que le président pouvait débarquer à tout moment. Aujourd’hui, ce “Sankara arrive” est devenu un produit phare et prisé par les populations. Il en est de même pour le kokodonda qui dormait dans les tiroirs.
ArtBF : Qu’est-ce qui continue de vous inspirer et de raviver votre flamme créative après un quart de siècle ?
DK Style : Il faut aimer ce qu’on fait. La créativité peut venir quand
tu manges, quand tu dors, quand tu es entourée de gens… Tout peut t’inspirer.
Le Burkina est un pays plein de créativité et cela à tous les niveaux, que ce soit dans nos villages, en ville, à travers nos gestes et nos cultures. Chez moi, la créativité est naturelle. La flamme est constamment allumée.
ArtBF : Quel héritage voulez-vous laisser à la mode burkinabè et à la jeune génération de stylistes ?
DK Style : L’héritage que je souhaite laisser, c’est d’abord la formation. Je dis toujours à la jeunesse qu’il faut se former. C’est vrai que j’ai commencé sur le tas mais je me suis formée plus tard. Et aujourd’hui, si je peux imaginer un modèle et le concrétiser, c’est parce que j’ai une base solide. Je dessine mes modèles, je les décortique avant de les remettre aux tailleurs pour finition. Sans formation, tout ce qu’on a dans la tête reste dans la tête. C’est pour cela que je dis à la jeunesse : cultivez-vous, formez-vous. Aujourd’hui, vous avez des outils que nous n’avions pas : les réseaux sociaux, Google. On peut apprendre beaucoup plus vite.
Après mes 25 ans que nous allons célébrer dans quelques jours, je vais me concentrer à la formation en créant un véritable espace de formation pour les jeunes. Je veux mettre l’accent sur le patronage parce que c’est indispensable dans la couture. De nombreux couturiers sont talentueux, mais ne maîtrisent pas le patronage. Pourtant, c’est ce qui permet de gagner du temps.
ArtBF : Le jour de votre célébration, à quoi le public peut-il s’attendre ?
DK Style: Pour mes 25 ans de carrière, ce sera une grande fête. On va magnifier le Faso Dan Fani, le koko donda et montrer une autre facette de la mode. Et pour la circonstance, je serai avec des consœurs et des confrères de Côte d’Ivoire, du Mali, du Bénin et du Burkina. Chacun viendra avec sa touche, son style, sa façon de travailler. Je suis convaincue que ce sera une très belle fête. Et pour ceux qui ne pourront pas être là, ils pourront suivre l’évènement en direct sur la RTB. Nous allons présenter le Faso Dan Fani en grandeur nature.
ArtBF : Quel est votre mot de fin ?
DK Style: Je veux d’abord remercier mon pays, mes frères et sœurs. On dit qu’un enfant n’est pas éduqué par une seule personne, mais par toute une nation. Je suis le produit de cette nation. Elle m’a portée et m’accompagne dans tout ce que je fais. Alors je lui dis merci.
Abibata KARA
(Collaboratrice












