Dans Lumière de Guinal, son sixième roman paru aux éditions L’Harmattan Burkina Faso, Baba Hama interroge les fondements des alliances séculaires entre Peuls, Yarsé et forgerons. À travers la quête du berger Sayoudi à la recherche de sa vache perdue, l’auteur déploie un récit où s’entrelacent mythe, parenté à plaisanterie, solidarité communautaire et tensions nées de la modernité économique. Dans ce compte rendu de lecture, Alain Joseph Sissao, Directeur de recherche et Pr titulaire du CAMES en littérature africaine, met en lumière la portée symbolique et sociale d’une œuvre qui questionne la fragilité des pactes traditionnels face aux mutations contemporaines de la société burkinabè.
Alliance à plaisanterie, mythe et modernité dans « Lumière de Guinal » de Baba Hama
Le sixième roman de Baba HAMA Lumière de Guinal paru aux éditions L’Harmattan Burkina Faso, sonne comme une œuvre qui célèbre l’hymne de l’alliance et de la parenté à plaisanterie dans un univers marqué par une triade de pacte entre le peul Sayoudi, le Yarga Bangaro et le forgeron Bayilo.
Le récit s’ouvre sur la plaine de Guinal , une zone, un village d’éleveurs peul où apparait Sayoudi, un berger peul qui fait paitre son troupeau.

Ce lieu qui parait à bien des égards, comme l’Eden tant la végétation était généreuse où « le jeune homme vivait ainsi au rythme de la nature ». Sayoudi, figure marquante de la communauté peule avait décidé de faire paitre son bétail dans cette plaine du Guinal en raison de l’abondance de l’herbe et des cours d’eau. Le portrait du personnage laisse entrevoir un homme mûr, responsable de ses animaux, et vivant en harmonie avec la nature. Le récit est interrompu par un récit enchâssé, ou hypotexte, selon Genette , qui décrit la légende d’un autre peul Douro confronté à une tempête en pleine brousse alors qu’il faisait paitre son bétail. Ce récit mythique sert à l’auteur pour magnifier dans la culture peul la bravoure d’un homme qui s’est distingué dans les hauts faits à l’instar des épopées peules étudiées par Boubou Hama et Christiane SEYDOU . Christiane SEYDOU montre dans l’épopée peule du Massina que la performance du griot est marquée par l’association de la parole et d’un instrument de musique spécifique (hoddu peul), le ressort de l’action dans le récit, la transgression, la fonction de cette manifestation culturelle.
L’exploit héroïque face à la fureur des éléments de la nature devint rapidement une légende et sert de modèle héroïque comment il a protégé ses vaches contre la tempête. Cet exploit se raconta dans l’univers des habitants de Guinal. La dramatisation du récit le montre bien dans la description de l’auteur hétérodiégétique : « Douro (….) armé seulement de son bâton de pèlerin défendit son troupeau. » (p.23)
L’hyperbole de cet exploit occupe une bonne partie du prologue du roman avec un intertexte poétique « Au cœur des vallées, sous le ciel étoilé/ Douro le berger, bravant vent et tempêtes/ Son bâton en main marche, intrépide. (p.28) »
Sayoudi venait de vivre la même tempête que le légendaire Douro qu’il se rendit compte du manque de sa vache. Il s’écria en pular « M boni yooo… » Je suis foutu ; il se lança alors dans une complainte (p.29) qui est un autre intertexte montrant sa profonde désolation.
Après ce constat, l’aventure de Sayoudi commence à travers sa décision de braver les forces de la nature pour retrouver sa vache. On reconnait ici un attachement viscéral du peul à sa vache. Cette quête devient ainsi le prétexte à Baba HAMA pour dérouler l’écheveau de son récit autour du thème principal de son roman à savoir l’alliance à plaisanterie entre le Peul, Sayoudi, le Yarga, Bangaro, et le Forgeron, Bayilo.
Sa rencontre avec le Yarga Bangaro se soude à travers la solidarité que ce dernier va entretenir avec lui pour retrouver sa vache. La conversation s’annonce à la page 30 sous le ton de la présentation et la reconnaissance mutuelle de l’identité de chacun : « Bonjour, je suis Sayoudi, le berger du campement peul de la plaine derrière les collines là-bas » ; « Bonjour, je m’appelle Bangaro. Oui, je suis un Yargha et fier de l’être » (p.30). Le compagnonnage se déploie ensuite tout au long du roman sous le prisme de l’alliance à plaisanterie à travers les joutes oratoires, les symboles alimentaires, etc.
Le lait devint vite le symbole alimentaire de ce pacte pour déployer la conversation et Bangaro, le Yarga de taquiner son peul, Sayoudi : « Je vois que tu es dans une situation délicate. Que dirais-tu de laisser un homme rusé comme moi t’aider dans ta quête ? « (…) Dois-je rappeler que vos bœufs sont les propriétés des Yarsé ! C’est dans mon intérêt que je vais t’aider à retrouver cette vache » (p.31) .
Le dialogue continue entre les deux alliés qui évoquent des mythes d’abondances et de trésors introuvables. La joute oratoire va déplacer sur l’animal de prédilection du Yarga, « l’âne » que Sayoudi se plait à railler « Des mers ? Où ? Par ici ? Et à dos d’âne ? » (p.33). Il ne manque pas parfois de révéler au lecteur le secret de ce lien qui traduit « le théâtre d’une aventure d’un Peul et du Yargha où la réalité et l’imagination se mêlaient harmonieusement ». (p34). En effet, l’alliance et la parenté à plaisanterie se déploient sous la forme de théâtralisations sociales .
Les rires, les taquineries finissent de montrer ce lien solide entre les deux compères. L’auteur s’attarde sur les vertus du lait pour le Yargha (p.36). Cette pérégrination pour retrouver la vache est l’occasion pour évoquer les conflits agriculteurs-éleveurs (p.39-42)
La deuxième partie du récit commence à la page 61 « De la tradition à la modernité » où nous voyons nos trois frères Peul-Yarga-Forgeron sont projetés dans la modernité à travers la recherche de la vache. Ils vont ainsi aller en fourrière où ils vont retrouver la vache, mais, malheureusement mise en vente aux enchères.
Le Yarga Bangoro devient médiateur pour expliquer le dialogue qui doit s’instaurer entre agriculteurs-éleveurs pour éviter les conflits (p75-76).
Les joutes entre Sayoudi et Bangaro continuent au gré de leur quête et la supériorité d’un groupe sur l’autre s’invite toujours dans les débats au point de n’épargner aucun stéréotype du peul affublé du bestiaire « singe » en réponse à la « bedaine » du yarga.(pp.47-56)
Le toponyme s’invite au récit et on croit reconnaitre le village de Yalgo (p.56) en lieu et place de Yalgou près de Dori. Ce brouillage sémantique du toponyme n’entame en rien la familiarité des lieux qu’un lecteur averti n’a pas de difficulté à reconnaitre.
La rencontre avec le forgeron Bayilo se fait en route et finit de sceller le pacte des trois frères. Ainsi, on apprend le pacte qui lie les peuls aux forgerons à cause des instruments aratoires qu’ils fabriquent et de la tête et des pattes des animaux tués dont ils sont les propriétaires. Le forgeron craint pour le feu, le Yarga craint pour son talisman, et le Peul pour sa témérité à défendre son troupeau (p. 51).
La science du Peul Sayoudi pour décrire et reconnaitre sa vache se perçoit dans la description fine et détaille de la robe, du pelage, des tâches, de la prestance, la hauteur, de la cicatrice, des cornes courbées.
Le problème de la scolarisation des Peuls qui s’adonnent plus à l’élevage qu’à l’école est relevée et abordée à travers le pastoralisme et la survie ( p.74).
Les vertus du colportage du Yarga sont magnifiées dans le roman à travers l’endurance, le courage (p76). L’adage suivant en moore ressort comme un stéorotype du Yarga : « boang mi Yarga, yarg mi boanga/ L’âne connait le yarga, le yarga connait l’âne ». La passion du forgeron pour la forge est aussi magnifiée à travers les outils aratoires, pièces artisanales, parures, charrues, forme d’art. On apprend le récit de l’origine de légende de l’alliance à plaisanterie entre le Peul, le Yarga et le Forgeron (p.81-83) où l’un sur l’enclume comme prométhée a capturé le feu des dieux en découvrant les bœufs qu’il va confier au Peul et grâce au sel du Yarga, le Peul va arriver à apprivoiser les bœufs pour les rendre domestiques. Ce mythe d’origine de l’alliance entre ce trio, ou légende, montre ainsi le lien séculaire qui soude le pacte sacré de non-agression qui soude les trois communautés jusqu’à nos jours.
Les trois amis doivent prendre une décision pour sauver la génisse de Sayoudi de la vente, mais ils n’ont pas d’argent pour payer les taxes de la fourrière de la vache de Sayoudi. Alors, on apprend ainsi les conséquences du manque d’argent qui va entrainer la vente de la vache. Celle-ci est achetée par un riche et cupide commerçant Tewou qui la tue. A la vue de la tête et des pattes, Sayoudi est pris d’un profond malaise. Sa quête se solde ainsi par un échec. Ce qui ouvre la voie à Baba Hama pour s’attaquer aux problèmes de coexistence des communautés confrontées aux changements des valeurs et à la monétarisation économique de nos sociétés africaines. Le mode opératoire de l’alliance à plaisanterie n’est pas fort pour résister à la cohésion des trois frères. L’abattage de la vache semble préfigurer la rupture du pacte symbolique qui a vu naitre le drame de Yirgou. C’est une métaphore de ce pacte rompu à travers l’abattage de la vache de Sayoudi. Quel sacrilège. Mais la lecture des évènements semble nous ramener à cette triste réalité au regard des interstices de la diégèse romanesque.
Baba Hama questionne sa société et ses contradictions dans cette modernité galopante qui ne se laisse guère saisir. Il finit par la clausule du roman par confesser une tragédie humaine pour Sayoudi : « Cette perception du monde des marchands et des restaurateurs ne faisait que souligner l’éloignement entre leur réalité pragmatique à eux et le lien intime que lui et les siens entretenaient avec les animaux » (p.106).
Ce roman de l’alliance à plaisanterie permet de dire que l’origine de la force des pactes entre les communautés Peul-Yarga-Forgeron doit être une archéologie de savoir pour la société burkinabè en quête d’une stabilité sociale, d’une cohésion sociale basée sur des liens séculaires dont elle doit se réapproprier à travers les hypotextes, les intertextes afin de nourrir l’âme, les connaissances d’une jeunesse à la recherche de son identité.
Pr SISSAO Alain Joseph
Directeur de Recherche/Pr Titulaire du CAMES en littérature africaine, 2012
Institut des Sciences des Sociétés (INSS)
Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRST)
Laboratoire Littératures, Espaces, Arts et Sociétés (LLAES) Université Joseph KI ZERBO

















