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Cinquantenaire du FESPACO : “Le Festival est résolument tourné vers l’avenir”.

Nous recevons cette semaine dans le cadre du cinquantenaire du Fespaco, Son Excellence Filippe SAVADOGO. Ancien Représentant de l’OIF auprès des Nations Unies, Délégué Général du FESPACO pendant 12 ans et Ministre de la Culture et de la Communication, Filippe SAVADOGO nous mène dans la barque du Fespaco, une barque vieille tout comme le Fespaco de 50 ans. A travers cet entretien inter-actif qu’il a librement choisi, notre invité bien qu’absent à la naissance du festival s’est montré à la hauteur de l’exercice que nous lui avons soumis. Lisez plutôt !

Son Excellence Filippe SAVADOGO (S.E.F.S ) : Je voudrais d’abord remercier Artistes.BF qui continue de persévérer depuis 2007 lorsque vous vouliez créer cette plateforme. Ce qui vous singularise, c’est que vous avez pu rester, vous avez été permanemment là depuis  11 ans.

Donc, je peux dire que le FESPACO est là depuis  50 ans et dans la vie d’un homme, c’est énorme; mais 50 ans dans la vie d’un pays, ce n’est rien. C’est simplement pour dire qu’en cinquante années, le FESPACO a évolué. Des balbutiements à l’institutionnalisation en passant par la mondialisation, le Fespaco reste un  festival  respecté et c’est aussi, le lieu-dit de la culture africaine.

Pour moi, le FESPACO est un grand évènement du continent qui a apporté énormément au-delà du cinéma à ce que nous appelons l’amitié entre les peuples, entre les créateurs,  le lieu où l’on peut regarder l’avenir en dépeignant notre culture , en parlant de notre histoire et en se projetant toujours  pour les années et les siècles à venir.

ArtistesBF (ArtBF) : Quand on parle de célébration du cinquantenaire du Fespaco, c’est parler aussi de bilan. Aujourd’hui, quel bilan, même sommaire peut-on dresser en 50 ans de festival ?

S.E.F.S : Eh bien, il faut d’abord dire qu’un festival, c’est une innovation permanente.  Un festival, c’est ensuite savoir anticiper; c’est à dire,  comprendre qu’entre deux festivals, il faut préparer le prochain. Enfin, c’est la qualité des participants, un lieu de ventes et d’échanges. Vous savez que Malraux  le disait déjà dans les années 60 que ” si le cinéma est un art, c’est aussi une industrie” et de ce point de vue, je pense que nous avons pu concilier l’art et l’industrie. C’est vrai que la dimension économique du FESPACO, n’est pas toujours perçue comme on le croit. Mais les études qui ont été faites à l’époque par Zéphirin DIABRE puis par Jacques Guéda Ouedraogo ont montré que le FESPACO  a énormément apporté économiquement à notre pays. Ensuite, quand nous voyons les milliers de générations de jeunes créateurs venus d’Afrique et d’autres régions pour embrasser le métier du cinéma, on peut dire que le Festival a réussi sa vocation. Enfin, je peux aussi dire que l’avenir appartient à ce festival parce qu’il est toujours imité mais jamais égalé.

ArtBF : Un festival imité mais jamais égalé certes; est-ce pour autant qu’il a véritablement répondu aux attentes des promoteurs?

S.E.F.S : En toute humilité, nous, premiers étudiants de l’école de cinéma de Ouagadougou, avons déjà apporté notre soutien à ce festival qui est né longtemps avant que nous n’arrivons au FESPACO. Je veux dire  que  la création de l’école de cinéma  était encore un projet pilote de l’Unesco qui a décidé d’implanter cette école dans la capitale du cinéma africain. Voilà donc une première réponse.

Deuxièmement, le public Ouagalais, les burkinabé,  la multiplication de tout ce que l’on peut croire et voir comme élément entrant dans la dynamique du cinéma, nous l’avons vécu.

Le FESPACO a aussi réussi sa mutation. Aujourd’hui, lorsqu’on parle des films 35 x 16 mm, les gens se disent que c’est de l’époque de grand père. En effet aujourd’hui, nous sommes dans le numérique, nous avançons vers d’autres inventions scientifiques qui renforcent l’esprit non seulement de la création mais qui aide aussi à aller plus vite.

Je voudrais surtout rendre hommage à ceux qui ont créé le FESPACO qui au départ, étaient des journalistes. Je pense notamment à François BASSOLET, à Amadou OUEDRAOGO, au Maire MENSAH de l’époque et évidemment, à Madame Alimata SALAMBERE et bien d’autres … En effet, ces personnalités de retour  du Festival des Arts des Nègres de Dakar ont pensé qu’il fallait créer quelque chose qui puisse galvaniser la création africaine. A ces devanciers, je n’oublie pas Moustapha THIOMBIANO qui me racontait comment au premier FESPACO, il est venu à l’aéroport de Ouagadougou accueillir Marpessa Dawn qui est une grande actrice et qui a été l’actrice principale Orfeu Negro.   Il faut aussi remercier nos hommes politiques particulièrement, le Président Lamizana qui assistait aux projections du FESPACO et tous les hommes politiques qui sont venus après lui.

Donc, il y a eu non seulement une volonté politique mais aussi  une volonté sociale à cause de tous ceux qui ont soutenu le FESPACO.

Le FESPACO  est un lieudit où la censure n’existe pas; nous l’avons vu à plusieurs reprises. C’est donc dire que le FESPACO a atteint ses objectifs et  je voudrais paraphraser Sembène Ousmane qui disait que son soutien au FESPACO est “un devoir”. Il l’a dit parce que Ouagadougou a été en 1970, le pays qui a opposé le dictat de la présence capitalistique des salles de cinéma en créant une Société Nationale de Cinéma (SONACI).  Donc autant de luttes qui ont été gagnées mais autant aussi de temps et de  moments  d’enseignement. Il vous souviendra que la charte d’Alger du cinéaste Africain (1975) a été expérimentée à travers la Fédération Panafricaine des Cinéastes (FEPACI) qui a connu sa renaissance au FESPACO 85 sous la direction de Gaston Kaboré. Mais nous pouvons aussi dire que si le FESPACO n’existait pas, c’est une partie du Burkina qui n’aurait pas existée parce qu’il y a un réel consensus autour et même sur le continent africain.

Pour moi, le FESPACO est résolument tourné vers l’avenir.

Il est clair que Ouagadougou  est devenu une capitale où, lorsqu’on parle de FESPACO, on parle aussi de Ouagadougou. Ils découvrent l’art vestimentaire,  l’art culinaire (les “poulet-bicyclettes”). Les Burkinabé ont maintenant  un devoir, le devoir de redevabilité et celui également d’accueillir et de montrer leur grande hospitalité. Je suis donc très heureux que le FESPACO célèbre ces 50 ans et puisse célébrer ces 50 prochaines années avec toujours des gens qui vont poursuivre la lutte …

ArtBF : Avant de passer au deuxième volet avenir, vous avez dirigé le FESPACO pendant 12 ans (c’est toute une vie).  En termes d’expérience, comment vous vous êtes battu pendant ces 12 années à la tête du Fespaco ?

S.E.F.S : Eh bien !, je dois d’abord remercier tous ceux qui m’ont fait confiance. J’ai été nommé en 1984 comme Délégué Général du FESPACO et je ne suis parti du Fespaco qu’en 1996 à ma demande. C’est donc 12 ans de ma vie qui ont aussi permis que cette permanence puisse permettre d’enraciner  le FESPACO. Je vous rappelle en passant que je viens d’une école de cinéma, que j’ai fait ensuite des humanités à Bordeaux où j’ai appris comment organiser et vendre une entreprise. Etant donné que le Fespaco est une entreprise culturelle, il fallait qu’on suive le cheminement normal. Et c’est pourquoi de 5 personnes que nous étions au Fespaco, l’effectif est passé à plus de la quarantaine quand  je le quittais. C’est dire toute l’importance que les autorités accordaient au FESPACO en tant qu’entreprise  industrielle. Et ce n’est pas pour rien que l’ancien Premier  Ministre   Issouf Ouedraogo et Président du Conseil Economique et Social nous avait invités à réfléchir sur quel FESPACO pour l’an 2000. Je pense qu’un festival ne s’organise pas seul. Quand on veut aller loin, il faut marcher avec des gens, avec des compagnons et  avec des gens qui vous conseillent.  C’est dans ce sens que nous nous sommes rendus aux festivals des pays de  l’EST,  à Cannes, Venise et bien d’autres. Toutes ces sorties ont pour but de nous apprendre des valeurs positives des autres et c’est cela qui doit toujours nous permettre d’aller de l’avant.

ArtBF : Excellence, quel avenir pour le cinéma africain et partant du fespaco?

S.E.F.S : C’est une question intéressante ! Mais il faut comprendre que tout projet, tout évènement doit avoir une dynamique. On ne doit pas s’intéresser uniquement au passé ou au présent mais faire toujours des projections. Et de ce point de vue, je pense que  le festival a beaucoup réfléchi et a beaucoup eu des “in put”  pour prévoir et présager de l’avenir. Donc pour moi, il faut comprendre que  le festival va continuer de vivre en opérant des changements quelques fois inexpliqués mais que l’on peut très vite comprendre. C’est le cas par exemple du Nigéria où le cinéma est devenu la deuxième industrie du pays après le pétrole. Vous pouvez donc vous imaginer que ce qu’on appelle Nollywood, les grandes vedettes du Nigéria vivent sur la création cinématographique et autres projets filmiques, télévisuels et numériques. Mais que disait déjà Sembène Ousmane ? ” Navets pour navets, consommons nos propres navets”. Ça veut dire tout simplement, que nous devons consommer ce que nous produisons parce que nous avons toujours envie de voir des africains derrière  et devant la caméra. De ce point de vue, ce que le Nigéria fait et que nous avons pris pendant longtemps pour  du mauvais cinéma est aujourd’hui au centre de la production industrielle africaine. C’est la deuxième industrie du Nigéria qui fait 250 millions d’habitants. Nous devons donc comprendre que l’avenir  nous appartient et qu’il nous faut toujours réfléchir, changer les mentalités et les esprits parce que l’esprit de l’homme ne vieillit pas mais c’est plutôt l’homme qui vieillit et qui  veut quelque fois  faire du surplace. En ce qui me concerne, j’ai bon espoir que nos enfants et nos créateurs,  vont tirer encore le FESPACO par le haut. Autrement, ça peut ne pas être uniquement à travers  les salles mais  le petit écran. Et l’arrivée de la TNT et des créateurs avec juste 3 kg de matériels devraient nous permettre de multiplier les possibilités, de réussir ce que nous voulons  au tournant du 21 siècle. Le cinéma a déjà plus d’un siècle et il faut voir venir les choses. Depuis la création du cinéma que je peux allier à l’information nous avons plus de 3 000 nouvelles techniques de création. Je ne citerais pas Watsapp, viber ou des autres plateformes de communications mais je dirais qu’on doit avancer et qu’on va avancer.

ArtBF : Concrètement, qu’est-ce qu’on retiendra ? Est-ce que les réalisateurs vont changer la manière de raconter leur histoire pour tenir compte de la nouvelle donne que la jeunesse veut imprimer à l’Afrique ?

S.E.F.S : Il s’agit de vivre avec son époque. Bien souvent, les gens croient que la vie est statique. Nous avons une dynamique et je crois que Ouaga de 1970, ce n’est pas Ouaga de 1990 ni de 2010, ni de 2020. Les choses évoluent forcément et de ce point de vue nous devons évoluer avec notre époque. Nous devons être de très près de la créativité, apprendre les nouvelles leçons de production filmique et comprendre que si nous voulons avancer, il faut toujours tâter et être avec le progrès. Et le progrès a toujours  été porteur de développement. Qui pouvait croire que le téléphone-portable allait être utilisé dans les profondeurs des villages par nos  mamans qui ne parlent pas français mais qui, grâce au portable peuvent apporter 20 à 30 kg de pommes de terre à leur client. Qui pouvait imaginer qu’on pouvait dépanner un tracteur à Banfora ou à une ville plus distante en photographiant la pièce défectueuse pour qu’on puisse la rechercher à Ouaga ou dans une autre ville ? Autant de choses, qui nous obligent à nous adapter. L’homme doit toujours s’adapter à son temps comme nous nous sommes adaptés à nos moyens de communication de masse. Etant donné que nous nous sommes adaptés à nos moyens de communication de masse et au progrès, nous allons aussi pouvoir nous adapter au nouveau cinéma burkinabé mais africain et panafricain. Ça veut dire que le monde évolue, ça veut dire aussi que toute cette diaspora du caraïbe, du Brésil apporte de nouvelles idées et nous devons être perméables et ouverts. Il faut aussi savoir quitter la table, passer la main et je pense qu’au Burkina, cette dynamique où la  jeunesse dans toute sa dimension devrait aussi nous permettre d’essayer de nouvelles paradigmes et de comprendre que la vie évolue, que les choses évoluent aussi et que nous devons regarder cela comme un bénéfice.

ArtBF : Votre dernier message à l’endroit  des organisateurs de ce cinquantenaire.

S.E.F.S : D’abord, Je voudrais avoir une pensée à l’endroit de tous ceux qui nous ont  quittés. Je pense à Idrissa OUEDRAOGO avec qui j’ai fait la première et jusqu’à la 3ème année à l’Institut de Cinéma Africain, à Hébié MISSA et à bien d’autres comme Sembène Ousmane et  François BASSOLET.

Ensuite, je voudrai aussi dire que l’environnement mondial nous donne beaucoup de possibilités pour  poursuivre l’excellence. Certes que chaque période a ses difficultés mais il faut comprendre que seul le travail paie. Il y a plus de 23 ans que j’ai quitté le monde du cinéma pour ne pas dire le FESPACO. Mais durant ma carrière de diplomate, j’ai utilisé le cinéma pour consolider ce que le Burkina savait déjà bien faire. C’est ainsi que dans ma carrière aux Nations Unies, nous avons invité à plusieurs reprises l’Etalon de Yennenga simplement parce que nous devons avoir toujours en main le cinéma qui est un instrument extraordinaire de rapprochement entre les peuples.

Enfin, je voudrais aussi dire que l’homme doit  “être ouvert aux valeurs positives des autres peuples et que le Burkina est aujourd’hui un pays médiatique grâce à l’ouverture d’esprit. C’est un défi que la jeunesse doit relever.

Entretien réalisé par Patrick COULIDIATY et Fatim BARRO

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